Comment définir la ville et l'espace péri-urbain?
Pour situer la nature dans le territoire de la ville, la première
chose est de définir ce territoire. Nous nous intéressons ici à la ville
physique, c'est-à-dire l'agglomération, et non à la ville administrative, la
municipalité. Pour cette définition, nous ferons appel à des notions de plus en
plus englobantes: l'espace occupé, l'enveloppe, le gradient. Ces notions peuvent
s'appréhender "d'en bas", à partir de l'observation visuelle ou d'enquêtes de
terrain, et "d'en haut", à partir de la photographie aérienne et de l'image
satellite, qui permettent de cartographier l'occupation du sol sur toute une
agglomération.
La ville définie par la notion d'espace urbain
La parcelle est une notion relativement facile à définir, que ce
soit à la campagne ou en ville, comme une unité d'occupation du sol homogène,
non divisée, avec un même utilisateur ou groupe d'utilisateurs. A partir de la
parcelle, on peut arriver à une définition précise de la ville:
" On peut appeler parcelle bâtie ou revêtue, ou encore parcelle
urbaine , une parcelle portant un bâtiment ou majoritairement couverte d'un
revêtement empêchant la végétation (dallage, ciment, enrobé...) ou au sol
suffisamment tassé pour limiter celle ci et pour assurer la circulation (cour,
marché, etc.). Cette définition de la parcelle urbaine correspond bien au sens
commun. Elle est également pertinente du point de vue écologique, non seulement
par l'absence de végétation, mais aussi par l'imperméabilisation, qui
différencie fortement les terrains urbains et naturels.
" On peut appeler espace urbain (au sens strict) l'ensemble
des parcelles bâties ou revêtues (les routes n'étant comptées dans l'espace
urbain qu'au droit de telles parcelles). les espaces urbains et non urbains
ainsi définis le sont précisément. Ils peuvent être cartographiés, comme le fait
depuis vingt ans la base de données Mos (Modes d'occupation du sol) de Iaurif.
(établie au 1: 5000, et avec une plus grande différenciation des espaces
urbains), ou, plus récemment, la nomenclature Corine de l'Union
européenne (établie à une échelle plus petite, et avec une plus grande
différenciation des espaces naturels).
On définit ainsi la ville, ou l'agglomération, au sens le plus
étroit, comme un espace urbain de surface ou de population supérieure à un seuil
donné. C'est ici que les difficultés commencent, d'abord et surtout pour décider
quels espaces urbains vont être réunis dans la même agglomération. L'ONU
recommande de considérer comme agglomérées des constructions éloignées de moins
de 200 à 500 mètres (selon la région: 200 m en Europe, 500 m en Amérique
latine). Le même critère est utilisé par la base de données Géopolis, qui
recense et compare toutes les grandes agglomérations du monde 1, et
en France par l'Institut national de la statistique et des études économiques
(Insee). Cette définition garde une part d'arbitraire: il peut suffire d'une
construction intermédiaire pour rattacher un village à une agglomération. La
deuxième difficulté réside dans le choix de la valeur du seuil de population
au-dessus duquel une agglomération peut être appelée ville. Ce seuil varie de
200 à 50000 habitants selon les pays! La base de données Géopolis a
retenu le seuil moyen de 10000 habitants.
1F. Moriconi-Ebrard , Les 100 plus grandes villes du
monde, 1991, p 8
Même cette définition la plus étroite de la ville n'exclut pas
totalement la nature, puisqu'une parcelle bâtie peut également porter un jardin,
un champ de case, un jardin sur dalle, de l'élevage... Dans un sens un peu plus
large, on peut comprendre dans l'espace urbain les terrains non bâtis ni
revêtus, mais d'usage urbain: parcs et jardins d'agrément, terrains de sport,
cimetières... Le Mos de Iaurif. distingue ainsi trois grandes catégories
d'occupation du sol: rural, urbain construit (bâti ou revêtu), urbain ouvert.
La ville définie par la notion d'enveloppe urbaine (ou de
périmètre)
La définition précédente de la ville est suffisante pour une
analyse démographique, puisqu'elle permet d'englober toute la population vivant
dans l'agglomération. Cependant, dans une analyse qui intègre l'occupation du
sol, comme celle-ci, elle est trop étroite, puisqu'elle contredit le sens commun
qui considère comme urbains tous les terrains entièrement entourés d'espace bâti
ou revêtu, ou entourés sur la plus grande partie de leur périmètre, c'est-à-dire
située entre deux ramifications de l'espace urbain proprement dit.
Si denses que soient les villes, elles laissent en effet toujours
des zones non bâties en leur sein, que ce soient:
- des terrains qui attendent d'être bâtis;
- des terrains inconstructibles à cause des contraintes physiques
du site (terrains en pente, où la construction est techniquement difficile, et
terrains inondables, où elle est dangereuse);
- ou des terrains qui ne présentent pas d'obstacles physiques à la
construction mais sont réservés, au moins en partie, à d'autres usages (jardins
privés ou publics, quartiers résidentiels, campus, hôpitaux, cités
administratives, cimetières, décharges, bandes le long d'équipements
linéaires...).
L'ENVELOPPE URBAINE DÉFINIE PAR UN
"FIL TENDU" AUTOUR DES ESPACES URBAINS
Exemple de l'agglomération de Meaux (Seine-et-Marne),
définie comme un continuum de parcelles bâties ou revêtues distantes de moins de
200 m.
L'ENVELOPPE URBAINE ET LE GRADIENT
DÉFINIS PAR LES RAYONS CONSTANTS AUTOUR DES ESPACES URBAINS
Chaque rayon définit une enveloppe. Leur ensemble définit
une forme de gradient. Exemple de l'agglomération de Meaux (Seine-et-Marne).
À l'inverse, les parcelles bâties, contiguës dans une zone
centrale, ne le sont plus aux marges: on trouve des parcelles bâties, voire des
villages entiers, en dehors du continuum de l'espace urbain principal. Définir
l'espace urbain ne suffit donc pas à définir la ville, si on ne sait pas où
arrêter celui-ci. Il faut donc imaginer une enveloppe urbaine (ou périmètre
urbain), englobant un certain nombre d'espaces urbains extérieurs et d'espaces
non urbains intérieurs, et que l'on peut définir:
- soit comme un fil tendu tout autour de l'espace
bâti, touchant celui ci à l'extrémité de ces ramifications;
- soit par un rayon (lui-même à définir) autour des espaces bâtis,
qui, selon sa longueur, peut englober entièrement certains espaces naturels
intérieurs, et relier à l'agglomération certains espaces bâtis extérieurs (ce
rayon peut être tracé automatiquement par un système d'information
géographique).
Les espaces naturels situés à l'intérieur de cette enveloppe
peuvent être considérés comme des "espaces naturels urbains". S'ils sont
cultivés, on peut parler à leur endroit d'agriculture urbaine.
Ville et espace péri-urbain définis par la notion de gradient
urbain
La définition précédente est encore insuffisante: le "fil tendu"
paraît arbitraire, puisqu'il englobe de larges espaces naturels entre ses
ramifications et exclut des espaces de même nature situés à l'extrémité de ses
ramifications; le rayon autour des espaces bâtis est moins arbitraire dans son
principe, mais il l'est dans le choix de sa longueur. Où alors arrêter la limite
urbaine?.
Il faut en fait renoncer à établir une frontière rigide entre la
ville et la campagne, car la transition s'effectue de façon continue, par une
série de zones intermédiaires dans lesquelles, à mesure qu'on s'éloigne de la
ville:
- la densité des espaces bâtis et revêtus diminue;
- l'agriculture est moins tournée vers le marché urbain et plus
vers d'autres marchés plus lointains (dans les économies développées) ou vers
l'autoconsommation (dans les pays en développement);
- la pression foncière est moindre, la vocation agricole des
terrains est moins menacée.
On peut donc dire, à mesure que l'on s'éloigne du centre, que
certaines caractéristiques montrent un gradient croissant ou décroissant,
cohérent avec l'approche intuitive. Ce gradient permet d'identifier un espace
urbain, rural ou péri-urbain, sans tracer leurs limites précises. Pour certaines
caractéristiques, ce gradient est à peu près constant (quantité de végétation en
général). D'autres augmentent puis diminuent. Dans tous les cas, elles font
apparaître des zones grossièrement concentriques, aux limites floues, mais à
l'existence indiscutable. Un découpage arbitraire en zones aux limites
parallèles permet une première mise en évidence approximative des zones réelles.
Ce premier découpage peut se faire selon une série de rayons
autour de l'espace urbain (et non plus un seul rayon comme pour définir une
enveloppe urbaine unique). Il peut se faire, plus simplement, en cercles
concentriques autour d'un point central (généralement assez facile à identifier
de façon peu discutable, correspondant le plus souvent au centre historique).
LE GRADIENT URBAIN DÉFINI PAR DES CERCLES CONCENTRIQUES
Un ensemble de cercles concentriques définit une autre forme
de gradient, pertinent en première approche dans le cas d'une ville développée
régulièrement autour de son centre historique, peu pertinent dans le cas d'une
croissance urbaine dissymétrique.
Paris
IAURIF - DNTC/DEUR
Meaux
ECHELE 1: 150000. © IAURIF - SIGR
LE GRADIENT CALCULÉ À PARTIR DE
VARIABLES SUR DES ZONES CONCENTRIQUES
Anneaux concentriques grossièrement circulaires de 2 à 4 km,
établis à partir de divisions administratives. Exemple d'Amritsar (Inde), qui
fait bien apparaître le gradient de certaines cultures.
Source: K. Kumar, op. cit.
C'est ce qu'a fait, à Bouaké (Côte d'Ivoire), G. Ancey
1, en découpant la périphérie de la ville en anneaux concentriques de
5 km de rayon. Le pourcentage de ménages cultivant la plupart des spéculations
végétales croît régulièrement de la première à la dernière couronne (par
exemple, pour les féculents, de 37% à moins de 10 km jusqu'à 55% à plus de 25
km). Mais pour l'élevage, on observe des maxima entre 10 et 25 km (autour de
20%, contre moins de 5% en-deçà de 10 km et autour de 10% au-delà de 25 km). On
peut ainsi caractériser une "ceinture de l'élevage" entre 10 et 25 km environ du
centre de Bouaké.
1G. Ancey , Relations de voisinage ville-campagne.
Une analyse appliquée à Bouaké... , 1974.
De même, à Amritsar (Inde), Kranti Kumar 2 a défini des
zones à peu près circulaires de 2 à 4 km, en reprenant les divisions
administratives les plus proches. La superficie relative de cultures "fragiles"
- et tournées vers le marché urbain, telles que le maraîchage ou le fourrage
décroît régulièrement à mesure que l'on s'éloigne du centre: d'1/3 de la surface
cultivée totale pour la zone située à moins de 4 kilomètres du centre, jusqu'à
1/6 pour la zone située entre 8 et 10 kilomètres.
2K. Kumar , Spatial Organisation of Agriculture in a
Developing Economy: a von Thünen Perspective.
La dernière zone n'est plus un anneau, elle est la même en partant
de toutes les villes: c'est l'espace rural au sens strict. Dans les zones
concentriques à l'intérieur de cette dernière, on peut parler d'agriculture
péri-urbaine. On peut ainsi essayer de définir pour les pays en développement
contemporains une série de ceintures agricoles péri-urbaines, comme le géographe
allemand von Thünen l'avait fait pour l'Europe du XIX e siècle:
ceinture maraîchère, ceinture de l'élevage, ceinture céréalière. Ce schéma n'est
plus guère valable en Europe, où la rapidité des transports et l'efficacité des
conditionnements (chaîne du froid notamment) ont réduit le rôle du facteur
distance dans les relations entre la ville et la campagne. Mais il le demeure
dans des pays comme l'Inde (cf. l'exemple d'Amritsar, ci-dessus) ou bien
l'Afrique, où l'on constate généralement:
- une zone non influencée par la ville, avec une
agriculture d'autosubsistance basée sur la jachère (savane ou forêt), en
propriété villageoise sans appropriation privée;
- une zone d'agriculture vivrière péri-urbaine, commerciale et
permanente (avec une appropriation privée corrélative, qu'il s'agisse de
plantations ou de cultures);
- une agriculture immédiatement péri-urbaine, ou intra-urbaine, la
plus intensive (maraîchage, élevage, plus rarement cultures vivrières), avec un
régime foncier souvent plus complexe (location, squat...).
Les différents cas de ceintures vertes
Dans certains cas, la plus proche et la plus marquée de ces zones
concentriques prend le nom de ceinture verte:
- Le cas où les terrains périphériques ont une
végétation ou un usage spécifique, qui les différencie des autres terrains
plantés ou cultivés. C'est ainsi qu'on peut parler de ceintures maraîchères, de
la ceinture verte de Sfax (Tunisie), formée de vergers, et qu'on peut dire que
la plaine irriguée de La Soukra-Choutrana appartient à l'actuelle ceinture verte
de Tunis. Ces ceintures comprennent souvent une plus grande fraction de bois et
de vergers résistant mieux à l'urbanisation que les terrains cultivés. Elles
sont souvent plus irriguées, parfois enrichies par les déchets urbains. Aussi
apparaissent-elles, vues d'avion, plus vertes que ce qui les entoure - surtout
en climat méditerranéen ou tropical sec - et justifient-elles leur qualificatif.
- Le cas extrême où les terrains plantés ou cultivés bordant la
ville sont délimités extérieurement par le désert, sur lequel ils ont été
conquis. C'est le cas des oasis, souvent formées d'une ville et d'une palmeraie,
qui en forme la ceinture verte. Ce sera le cas de la partie est de la ceinture
verte projetée au Caire.
- Le cas où la ceinture verte représente une volonté d'arrêter
l'urbanisation en "tache d'huile", la construction n'étant autorisée (ou
recommandée) qu'en-dehors du territoire ainsi délimité La ceinture verte englobe
dans ce cas l'ensemble des terrains protégés à ce titre, qui peuvent être
identiques à ceux qui n'en font pas partie. Elle existe donc dans les documents
d'urbanisme, mais sa limite ne se voit pas sur le terrain, sinon parfois, par
une urbanisation à sa frange extérieure, là où la construction est à nouveau
autorisée, comme autour de la ceinture verte de Londres. La ceinture verte de la
métropole parisienne, moins continue, s'y apparente cependant, ainsi que la
partie ouest de la ceinture verte du Caire.
CEINTURES VERTES DE LONDRES ET DE PARIS
Londres
Paris (a)
Paris (b)