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close this bookLe rôle de l'information pour le développement rural des pays ACP, CTA, 1996
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View the documentL'information pour le développement rural des pays ACP: bilan et perspectives du CTA

Les enjeux du développement rural des pays ACP

Baba Dioum
Coordonnateur général de la Conférence des ministres de l'Agriculture de l'Afrique de l'Ouest et du Centre (CMA/AOC)

Vous comprendrez aisément, et vous m'en excuserez, pourquoi cet exposé sera davantage axé sur les pays africains que sur ceux des Caraïbes et du Pacifique. Une plus facile agrégation des données et une meilleure connaissance de cet espace géographique ont dicté cette approche. Mieux, nous parlerons plus facilement de l'Afrique subsaharienne pour des raisons de commodité.

Par développement rural, nous entendons l'ensemble des activités et des conditions de vie en milieu rural, et en particulier le triptyque «agriculture-alimentation-environnement».

L'activité agricole doit s'entendre au sens large du terme: en plus des activités agricoles, elle inclut les activités pastorales, forestières et les activités de soutien, sans oublier leurs interactions avec le milieu et la préservation des ressources naturelles.

Ces quelques considérations faites, nous aborderons successivement: la situation actuelle de l'agriculture africaine, ses contraintes et leurs causes, et proposerons des stratégies de relance et de croissance.

Situation actuelle de l'agriculture et de l'alimentation en Afrique subsaharienne

Au cours des deux dernières décennies, l'Afrique subsaharienne a été frappée durement par la récession économique et la détérioration des termes de l'échange. Les longs cycles de sécheresse ont causé des famines dans plusieurs régions. La dette extérieure a accusé une croissance non compatible avec les recettes d'exportation.

Les revenus ont baissé et engendré de ce fait l'insécurité alimentaire, un nombre plus important de pauvres et de mal-nourris qu'il n'y en avait au début des années 1980.

Les populations mal nourries sont passées de 35 % à 37 %, soit de 94 à 175 millions d'habitants, et atteindront 300 millions en l'an 2010.

Le revenu réel annuel per capita a baissé en moyenne de 0,8 % entre 1990 et 1992 (données Banque mondiale). Par comparaison, ce revenu a crû de 6,1 % par an en Asie du Sud-Est, et de 3 % en Asie du Sud. En 1992, le revenu per capita était de 310 dollars US, soit 85 cents par jour (donc moins d'un dollar par jour, seuil de la pauvreté réelle).

Le secteur agricole a connu une croissance de 1,7 % par an, soit un taux plus faible que celui de l'économie dans son ensemble et de la croissance démographique qui était de 3 %. Quelques exemples:

" Les rendements en mais sont de 1,4 tonne à l'hectare en Afrique subsaharienne contre 3,3 tonnes dans les pays d'Asie en développement.

" Les productions de céréales sont variables d'une année sur l'autre, sans pour autant atteindre une croissance importante et durable.

" Les tubercules et racines ont connu de faibles croissances de rendement, comparé aux rendements observés dans les pays asiatiques qui ont doublé en 30 ans. La recherche agricole doit adapter en priorité ses résultats à l'environnement africain.

" La région d'Afrique subsaharienne est la seule région du monde qui produit moins de céréales par tête d'habitant aujourd'hui par rapport au début des années 1980.

" Les besoins de calories nécessaires sont satisfaits seulement à hauteur de 92 % en 1988-1990. Les importations de vivres et les aides alimentaires ont atteint 18,55 millions de tonnes en 1992, soit le double des quantités de 1980 (8,6 millions de tonnes). En dépit de ses faibles performances par rapport à la croissance démographique, l'agriculture demeure le secteur important de l'économie des pays d'Afrique subsaharienne, contribuant pour un cinquième du PNB et employant les deux tiers de la maind'œuvre.

" Le taux de croissance démographique atteint 3 % entre 1980 et 1992, avec un fort taux de migration vers les villes (5 % par an). En 2020, plus de la moitié des populations africaines vivra dans les villes. Aussi le nombre d'habitants ne produisant plus directement leur nourriture sera-t-il en nette croissance.

" La pauvreté demeure largement répandue en Afrique subsaharienne. Selon les estimations de la Banque mondiale, 216 millions d'habitants, soit 48 % de la population, étaient pauvres en 1990 et ce taux sera de 44,7 % en l'an 2000. Le pourcentage de pauvres vivant en Afrique subsaharienne par rapport à l'ensemble des pays en développement passera de 19 % en 1990 à 28 % en l'an 2000, soit 304 millions d'habitants.

Les obstacles au développement agricole

A l'environnement économique et social défavorable viennent s'ajouter d'autres obstacles:

" les difficultés liées à la promotion des technologies améliorées, même si elles sont disponibles;

" l'accès difficile aux marchés mondiaux par manque de compétitivité des produits agricoles africains;

" l'augmentation accélérée de la production agricole mondiale par rapport à la demande, le protectionnisme et les subventions-restitutions des pays de l'OCDE (300 milliards de dollars);

" la faible adoption et le mauvais transfert des technologies modernes constituent des causes essentielles des contre-performances de l'agriculture;

" des cultures irriguées insuffisantes (4 à 6 % des possibilités), le bas niveau d'utilisation des engrais, des semences améliorées et du matériel agricole représentent des obstacles à l'intensification.

Ces contraintes sont imputables à des facteurs institutionnels, structurels et politiques, notamment:

" des systèmes de recherche agricole et de vulgarisation peu performants;

" des services sociaux en milieu rural inexistants ou peu développés;

" des politiques sectorielles inappropriées en matière de prix, de commercialisation, de crédit rural, d'investissement et de régime foncier.

L'avenir de l'agriculture africaine dépendra de sa capacité à trouver les moyens d'accroître la productivité, de réduire les coûts de production, d'améliorer la qualité des produits en vue d'arrêter la tendance à la baisse de ses parts de marché au niveau local et international.

Stratégies de relance de la croissance agricole en Afrique subsaharienne

Les pays africains, en dépit de ces nombreux obstacles, disposent d'atouts majeurs pour relancer la croissance agricole:

" l'augmentation d'une main-d'œuvre abondante déjà disponible, qui pourrait favoriser la réduction du coût du principal intrant du secteur: le travail;

" l'expansion rapide de la demande sur les marchés régionaux, la proximité des marchés européens et américains;

" la stagnation, voire la baisse, des effets de la révolution verte dans les régions concurrentes d'Asie et d'Amérique latine;

" un potentiel agricole important et inexploité (eaux, terres);

" des eaux de surface et une capacité hydroélectrique non utilisées;

" des réserves considérables d'engrais de phosphate et d'azote.

Pour bâtir une stratégie de relance et de croissance durable, les pays de l'AOC ont élaboré un cadre d'action, à partir d'une réflexion interne prenant en compte certains éléments de stratégies antérieures (Banque mondiale, BAD, USAID, Coopération française, etc.).

A la base de cette réflexion, il y a l'hypothèse que les politiques d'ajustement sont nécessaires et incontour nables pour asseoir le socle sans lequel rien de durable ne peut être bâti, à savoir une politique macroécono mique fondée sur un équilibre de la balance commerciale et celle des filières agricoles.

A partir de cette hypothèse, et après une analyse des contraintes, nous avons identifié les défis à relever:

" porter la croissance agricole de son niveau actuel de 2 % à 4 % et l'y maintenir au moins de façon à dépasser la croissance démographique de 3 %;

" réduire la pauvreté et améliorer la sécurité alimentaire en augmentant la consommation journalière de calories de 20 % afin de passer de 2 000 à 2 400 calories par jour;

" créer des emplois en milieu rural à un rythme d'au moins 2 % par an pour absorber une part de la croissance démographique de 3 % et freiner l'exode rural;

" gérer les ressources naturelles grâce à une grande dissémination de technologies améliorées, plus intensives, en vue de réduire les pressions exercées sur les ressources de base (forêts, sols, eau, etc.).

Les principaux éléments d'une stratégie agricole devraient s'articuler autour des axes présentés ci-après.

La production et la diffusion de technologies améliorées par la réorientation et la dynamisation de la recherche:

" la recherche doit cesser d'être l'unique affaire des chercheurs, pour prendre en compte les bénéficiaires, en vue de répondre à une demande sociale correctement exprimée à la base et transmise par des «relais légitimes»: les producteurs eux-mêmes ou leurs représentants dûment choisis;

" une utilisation plus judicieuse des ressources des Systèmes nationaux de recherche agricole (SNRA) est nécessaire ainsi que la création d'un réseau régional de recherche agricole dans le contexte des Framework for Action / FFA (cadres d'action du SPAAR);

" les services nationaux de vulgarisation doivent être restructurés et redynamisés pour mieux collaborer avec les autres intervenants, notamment les ONG, et étendre leurs activités au-delà de la production, pour s'occuper également des aspects liés à la commercialisation, la distribution, la transformation, en un mot l'appui à la production.

L'amélioration de la compétitivité des exportations face aux produits agricoles d'autres origines, grâce:

" à la réduction des coûts à toutes les étapes de production et d'exportation, et à l'harmonisation des règles d'exportation intrarégionales;

" à une attitude prospective face aux évolutions des marchés internationaux, au plan de la demande et de la qualité. La recherche doit y aider pour être à l'écoute des marchés qui guideront, plus que par le passé, les objectifs de production. Ainsi, les pays pourront mieux produire, mieux négocier, en vue de mieux vendre;

" à l'accroissement de la valeur ajoutée de l'agriculture et à l'encouragement du secteur privé à investir dans la transformation et les services de soutien à l'agriculture;

" à la création d'un environnement favorable à l'émergence des entreprises privées.

Une plus grande intégration marchés intérieur et régional

Pour cela, il s'agira de créer les institutions et les infrastructures nécessaires dans les domaines du transport et des communications pour promouvoir les échanges intrarégionaux compétitifs et adopter un cadre juridique commun. La politique de coopération et l'intégration régionale doivent s'appuyer sur le levier que constitue le développement des échanges des produits agricoles. La CMA/AOC est un début d'exemple de ce processus.

Réhabilitation et conservation des ressources naturelles

Une bonne gestion des ressources actuelles nécessite des techniques de production agricole compatibles avec leur utilisation judicieuse. L'adhésion et la participation des communautés de base à cette politique devraient être une règle incontournable.

Efficacité des systèmes nationaux de recherche agricole en matière de technologie et d'analyse décisionnelle

La promotion à grande échelle des ressources humaines, dans les secteurs formel et informel, et l'élaboration de plans directeurs (ou stratégiques) de recherche agricole faciliteront l'interaction entre les systèmes de recherche et leurs clients, c'est-à-dire les agriculteurs et les décideurs.

Efficacité du transport et des marchés financiers par:

" la création de nouvelles institutions efficaces et des infrastructures nécessaires à la distribution des intrants, à la communication et à l'amélioration des systèmes de crédit;

" la suppression des obstacles administratifs et fiscaux.

Une plus grande association du secteur privé au processus de développement

Encourager la création et le développement d'organisations professionnelles fortes et démocratiques, capables de remplacer l'Etat dans les missions transférables et privilégier les groupes cibles (les femmes et les jeunes) en milieu rural.

L'attribution aux SNRA des moyens nécessaires aux recherches

Pour cela, il faut:

" améliorer et reconvertir les compétences actuelles pour mieux les utiliser;

" développer de nouvelles compétences en matière de gestion et de suivi, au niveau de la conception et la mise en œuvre des politiques;

" augmenter le nombre de chercheurs et créer les conditions d'incitation pour les maintenir et les utiliser ainsi plus efficacement;

" fournir un financement adéquat et un soutien aux échanges et à la collaboration avec la communauté scientifique régionale et nationale.

La création d'infrastructures d'institutions et de services sociaux en milieu rural

Les besoins concernent de nombreux domaines: le transport, la communication, l'électricité, les équipements de commercialisation, la santé, l'éducation et l'alimentation en eau.

Pour créer les infrastructures y répondant, il est nécessaire de donner une large priorité au secteur rural dans les dépenses publiques.

L'amélioration du cadre législatif et réglementaire

Ce dernier est indispensable pour redéfinir et orienter les activités du secteur public, de manière à faciliter et encourager la participation du secteur privé au développement agricole.

La création d'un mécanisme de suivi-évaluation des stratégies

Ce mécanisme doit permettre d'assurer une bonne harmonisation des politiques agricoles, et de faciliter ainsi la politique de coopération et d'intégration régionale.

Un tel cadre de stratégie peut apparaître comme utopique. Ce qu'il faut retenir, c'est le processus qui a mené les pays à l'adopter.

Dans le cadre de la CMA/AOC d'abord, dans celui de la Conférence des ministres de l'Afrique orientale et australe ensuite, est apparue l'impérieuse nécessité d'«internaliser» le processus d'élaboration des stratégies en fonction des priorités des bénéficiaires.

Sans pour cela «réinventer la roue», ont été agencés de façon globale et cohérente des éléments de stratégies qui existaient, mais de façon éparse:

" le plan d'action de Lagos;

" le programme d'action des Nations unies pour le redressement économique et le développement de l'Afrique;

" les stratégies de développement de l'Afrique subsaharienne par la Banque mondiale;

" les stratégies de la BAD;

" une réflexion partagée par l'ACDI;

" les politiques agricoles et de développement rural en Afrique subsaharienne élaborées par le ministère français de la Coopération;

" les stratégies de l'USAID.

Sans contrainte aucune, les priorités stratégiques seront déterminées par chaque pays lors de l'élaboration de sa propre stratégie nationale.

Conclusion

Il nous a semblé que les Africains, chercheurs, universitaires, décideurs, ont vu juste en posant un diagnostic sans complaisance.

Comment peut-il en être autrement?

Les générations d'après les indépendances sont actuellement aux postes de commande. Débarrassées de toute attitude anti-coloniale, et formées dans les universités, elles ont une approche des problèmes basée sur les relations de cause à effet.

Ayant l'expérience et le recul nécessaires, face au développement de leur continent, ils peuvent à présent se prévaloir de poser le bon diagnostic. La rupture a donc été un phénomène naturel et nécessaire.

Face aux défis auxquels l'Afrique est confrontée, le choix ne peut être plus clair:

" soit faire de l'Afrique, moins qu'un continent marginalité, le continent de l'humanitaire, à peine apte à recevoir les aides destinées à soulager les angoisses des âmes charitables du Nord;

" soit accepter de faire face, de se battre pour nourrir les populations africaines à la sueur de leur front et par l'exploitation optimale des ressources du continent.

Nous avons opté pour la seconde alternative qui demande une rupture, une volonté politique affirmée, en vue d'asseoir une politique économique cohérente, favorable à une croissance agricole soutenue, grâce à des choix clairs: l'émergence d'un secteur privé dynamique et une politique démographique compatible avec l'objectif de croissance de 4 % par an

Les Africains non seulement peuvent mais doivent réaliser ces choix en bonne intelligence avec la communauté internationale, qui elle aussi, en partenaire, doit coopérer et non imposer ses propres vues.

Voilà les enjeux qui sous-tendent ce cadre de stratégie.

Je vous remercie.