
| L'urbanisation en Afrique de l'ouest : mécanismes et logiques, Club du Sahel, 1993 |
| 5. L'urbanisation et le changement social |
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Ici comme ailleurs, l'urbanisation très rapide de sociétés rurales -voire de sociétés de subsistance- ne pouvait pas ne pas s'accompagner de la conservation des structures sociales du milieu d'origine. Le paysage des vastes quartiers de constructions à rez-de-chaussée évoluant à partir des types d'habitat traditionnels en est une image évidente, comme la présence d'agriculture en pleine ville. Mais l'emprise des comportements ruraux ou traditionnels va beaucoup plus loin.
En raison de l'importance relative et absolue des flux migratoires dans la croissance urbaine passée, l'installation d'une part notable de la population urbaine a été à tous moments récente et souvent précaire. La proportion des personnes nées en ville a été faible et l'est aujourd'hui encore. Les relations avec le milieu rural sont en conséquence très fortes, les déplacements entre les deux milieux intenses, au point de suggérer qu'il n'y a pas véritablement séparation entre population urbaine et population rurale sur bien des plans; à commencer par l'alimentation urbaine et la circulation de l'argent. La "famille élargie" et l'appartenance à la "communauté villageoise", caractéristiques du milieu rural africain, sont d'ailleurs loin d'avoir disparu en ville et les obligations réciproques qui y sont liées restent très prégnantes, du moins dans la génération actuelle.
C'est l'appartenance à cette famille élargie et plus généralement à une communauté rurale qui a organisé, régulé la migration vers les villes, trié ceux des ruraux qui bénéficiaient de la formation scolaire et ceux qui allaient grossir le secteur informel. C'est elle qui a assuré l'accueil des migrants, au plan du travail comme de l'hébergement. C'est elle encore qui est à l'origine de solidarités face à tous les problèmes urbains, qui fournit le cadre de l'activité informelle, mais sous-tend aussi divers modes de protection et de redistribution, dont certains néfastes. Cette solidarité d'appartenance traverse les statuts socio-professionnels et les disparités de ressources entre membres d'une même famille, voire d'une ethnie, tant que les plus favorisés se soumettent à leurs devoirs.
Les statuts d'autochtone au sens étroit et parfois abusif (originaire présumé du terroir) et d'allogène (non originaire) conservent un grand poids en milieu urbain, en dépit de la réduction drastique de la représentation des premiers avec la croissance de la population urbaine. La pérennité des droits coutumiers sur les terrains commande encore presque partout l'accès à la terre. Elle pèse sur l'organisation municipale, assurant aux "autochtones" urbains un poids économique et politique sans relation avec leur importance numérique ou leur contribution à la productivité urbaine.
A une échelle plus large, la situation plus favorable des villes côtières et forestières dans l'économie mondiale et par suite leur importance numérique a périodiquement posé le problème de l'intégration urbaine aux migrants des zones intérieures et de savane - facilement considérés comme étrangers. Cette situation est à l'origine d'une solidarité ethnique renforcée et de frictions, avivées par les difficultés économiques. L'avatar de l'"indigénat" au Nigeria est à cet égard significatif.