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close this bookLes échanges entre les marchés frontaliers: le cas du Burkina Faso, Club du Sahel, 1989
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View the document1. L 'espace frontalier
View the document2. La circulation des produits
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1. L 'espace frontalier

Comme le montre la carte de localisation, deux zones d'observation ont été retenues:

- la zone de Bittou, Bawku, Dapaong à la frontière Burkina Faso, Ghana, Togo (1);

- la zone de Batié, Kampti, Doropo, Lawra à la frontière Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Ghana (2).

(1) Enquête de Soulé BIO GOURA sous la direction de J. IGUE (UNE - Cotonou) et de J. EGG (INRA - Montpellier)

(2) Enquête de Issa DRABO sous notre direction.

1.1 L'environnement physique et humain

1.1.1. le cadre physique

Il permet de se rendre compte des potentialités naturelles offertes aux activités productives, notammement agricoles, les disparités en ce domaine étant des facteurs d'orientation des flux des produits. Le décor naturel peut également faciliter ou au contraire gêner la circulation des personnes et des biens.

Les deux zones occupent une position transitoire entre le Sahel et les pays côtiers. La première présente les mêmes configurations au Burkina Faso, au Ghana et au Togo, avec une topographie homogène et plutôt monotone. La seconde est un peu plus accidentée: pays vallonné, réseau hydrographique dense, dont le Mouhoun qui sert de frontière entre le Burkina Faso et le Ghana. On retrouve cependant l'homogénéité de la morphologie des paysages en passant d'un Etat à l'autre.

Si la savane, faiblement arborée, offre des facilités de circulation dans la zone de Bittou, Bawku, Dapaong, l'aspect fermé du paysage dans le Poni, dû à l'abondance relative de la flore, n'est pas à priori un obstacle insurmontable; bien au contraire,! il stimule la contrebande.

Cependant il n'y suffirait pas sans des complicités qui s'emploient à rendre les frontières perméables.

1.1.2. les populations frontalières

Tout comme les paysages naturels, le peuplement humain est homogène de part et d'autre des frontières.

Le pays Gourma s'étend du Burkina Faso, son berceau originel, au Togo, au Ghana, mais aussi au Bénin et au Niger.

Les "tribus du rameau Lobi" (H. Laburet), une dizaine de groupes socio-culturels poursuivent une longue migration partie du Ghana et dont les débuts remontent au XVIIIé siècle. Aujourd'hui, ils occupent sans discontinuer le nord-ouest du Ghana, le sud-ouest du Burkina Faso et le nord-est de la Côte d'Ivoire.

La projection dans l'espace présente des similitudes et des dissemblances.

Le pays Gourma connaît une forte occupation humaine avec des densités supérieures aux moyennes nationales: Burkina: 45 habitants au Km2 contre 29, Ghana: 87 contre 51, Togo: 85 contre 53.

L'emprise humaine est plutôt faible chez les Lobi où la densité n'atteint pas la moyenne nationale: 22 au Km2 contre 29.

Les deux se rejoignent en ce qui concerne le mode de regroupement de la population. On compte 7 villages aux 100 Km2 dans le Poni (pays Lobi) contre une moyenne nationale de 3. L'habitat éclate donc en petites collectivités. Les villages de moins de 500 et de moins de 1 000 habitants représentent respectivement 89 et 97 % de l'ensemble au Poni, 33 et 68 % en pays Gourma.

L'absence de grosses agglomérations, la dissémination de l'habitat favorisent la contrebande mais ne sont pas des facteurs d'intensification, de concentration des échanges.

Que faut-il retenir de la mise en place du décor?

- le caractère conventionnel, artificiel de la frontière et l'arbitraire de son tracé. Par exemple, pour se rendre de Bittou (Burkina Faso) à Bawku (Ghana), le voyageur traverse obligatoirement une portion du territoire togolais.

- aux velléités de contrôle des Etats: postes de douanes permanents ou mobiles sur les grands axes, les frontaliers réagissent par la multiplication des pistes pour les contourner.

1.2. La structuration commerciale de l'espace frontalier: les entrepôts et les marchés .

1.2.1. les entrepôts

La présence d'entrepôts annonce généralement de grosses transactions. Aussi faut-il préciser que ceux mentionnés aux frontières du Burkina Faso, notamment dans le Poni, sont très modestes en nombre et en capacité de stockage par rapport à ce que l'on rencontre à la frontière bénino-nigériane par exemple.

Dans la plupart des cas, ce sont des magasins aménagés à l'intérieur des habitations; ce qui ne facilite guère leur dénombrement, encore moins l'évaluation de ce qu'ils contiennent.

Issa Drabo n'a pu noter que 5 magasins dont 3 à Gaoua et 2 à Batié. Ce que Soulé Bio Goura constate dans la zone d'influence de Cinkansé est déjà plus appréciable. Il relève 8 entrepôts - magasins d'inspiration ghanéenne aux abords du marché. Mais la localité de Widana en retrait des grands axes, à l'intérieur du Ghana, semble jouer un rôle de plaque tournante entre les produits en provenance de Bawku (Ghana) d'une part, et de l'autre ceux venant de Cinkansé et Dapaong (Togo) et de Bittou (Burkina Faso).

Entre Bawku et Widana, les produits sont acheminés en camion, étant donné les coûts relativement bas des transports du Ghana. Entre Widana et les autres pôles, des vélos prennent le relais afin de minorer les frais mais surtout de contourner facilement les barrières douanières.

Quelle est la capacité moyenne d'un entrepôt?

Cette question importante n'a cependant pas encore eu de réponse satisfaisante. La première difficulté tient à la diversité de la nature des produits qu'on y trouve et à celle de leur conditionnement. La seconde est en rapport avec la durée du stockage.

S. Bio Goura a inventorié 153 et 263 sacs par jour dans un même entrepôt de Cinkansé à 9 mois d'intervalle. Les résultats tout à fait indicatifs de cette enquête ponctuelle n'autorisent pas une extrapolation sur la capacité des entrepôts, d'autant que les grosses transactions se déroulent de nuit. Dans ces conditions, le commerçant ne montre-t-il pas que la partie émergée de l'iceberg? Par ailleurs, l'implication des cyclistes dans les transports (Bio Goura a compté 728 vélos sur l'axe Bittou-Cinkansé en un seul jour de marché) suggère un système d'entreposage 728 vélos sur l'axe Bittou-Cinkansé en un seul jour de marché) suggère un système d'entreposage adapté à la situation. Dans tous les cas, l'entrepôt fonctionne comme un support essentiel du marché.

1.2.2. les marchés

Le marché désigne le lieu de confrontation de l'offre et de la demande.

a) origine et évolution

Tous ceux recensés dans les 2 zones d'enquêtes ont été ouverts au départ par les paysans. La faiblesse des échanges leur conférait des fonctions plus sociales que commerciales.

Quelques vestiges du passé persistent encore:

- les autorités traditionnelles conservent à ce jour certaines de leurs prérogatives: prélèvement sur les céréales, sacrifices périodiques, interdits et totems sur la place du marché.

- le noyau originel du marché demeure et reçoit comme par le passé essentiellement des produits agro-alimentaires.

Les marchés ont connu par la suite une évolution différente avec le développement des échanges. Les facteurs de disparité tiennent, selon le cas, à la position géographique du marché, à l'histoire, aux potentialités agricoles de l'arrière-pays, à la volonté des pouvoirs publics...etc.

Citons quelques exemples:

Bawku et Dapaong doivent leur rayonnement à leurs anciennes fonctions de caravansérail.

Les grandes familles commerçantes de l'Afrique de l'Ouest (Haoussa, Yoruba, Yarsé) les fréquentaient déjà.

Cinkansé polarise aujourd'hui tout le pays Gourma grâce à sa position de centre d'aiguillage des flux, à égale distance de Bittou, Dapaong et Bawku.

Quant au marché de Batié, son importance est liée à la fois à la diversité et la richesse des productions agricoles de l'arrière-pays, à sa position stratégique (une quinzaine de Km du Ghana et une trentaine de la Côte d'ivoire). Mais son animation est étroitement tributaire de l'état des voies d'accès: par Gaoua, Kampti et Kalamon.

b) hiérarchie des marchés

La périodicité traditionnelle de la tenue des marchés varie de 3 jours en pays Gourma à 5 jours chez les Lobi, en observant respectivement un intervalle de 2 et 4 jours francs. Cela donne dans l'année 120 et 72 séances. Avec la multiplication des marchés et l'organisation judicieuse de leur succession, les occasions d'échange sont quasiment quotidiennes.

Mais si les populations locales connaissent bien le calendrier des marchés, le visiteur étranger ne s'y retrouve pas toujours. Aussi, les autorités administratives ont-elles entériné ou procédé à la modification de la périodicité de certains marchés. Tous les marchés importants du Poni se sont alignés sur le calendrier hebdomadaire: mardi (Kampti), mercredi (Batié), dimanche (Gaoua et Legmoin) (3).

(3) Nous n'avons pas suffisamment d'information sur les autres pôles de cette zone Doropo et Lawra

Le marché de Cinkansé se tient deux fois par semaine: jeudi et dimanche. Il perd une quinzaine de séances dans l'année; mais les transactions qui s'y opèrent gagnent en volume et en variété. Il en va de même pour l'affluence et la qualité des visiteurs.

Les services togolais des impôts ont fourni en 1988 une liste de 162 commerçants permanents sur le marché de Cinkansé. Ceux recensés dans les localités frontalières du Poni sont encore plus modestes: 46 à Batié, 24 à Loropéni, 11 à Galgouli. Mais lorsque les marchés se tiennent, le nombre est au moins multiplié par 4 (Batié) et au plus par 12 (Cinkansé).

Le caractère international du marché de Cinkansé est paradoxalement souligné par une moindre fréquentation des petits visiteurs: 4 000 environ contre 5 000 à Dapaong et 6 à 7 000 à Bawku.

En effet, les affaires se négocient de plus en plus à un niveau élevé avec des enlèvements de plus en plus importants en volume et en valeur.

Cinkansé reçoit en moyenne plus de 90 véhicules chaque jeudi et dimanche, dont 60 % proviennent, à égalité, du Burkina Faso et du Ghana. Le Burkina Faso a triplé son trafic automobile à destination de Cinkansé entre septembre 1987 et septembre 1988. Faut-il y voir les retombées des changements politiques intervenus dans le pays le 15 octobre 1987?

Quelle que puisse être la réponse à cette interrogation, l'ambivalence du rôle de la frontière est un fait: elle agit selon le cas comme un facteur qui stimule ou qui inhibe les échanges.

Quant aux commerçants, ils tissent des liens qui semblent ignorer les barrières politiques tout en exploitant judicieusement leurs lacunes pour faire passer et placer avantageusement leurs marchandises.