
| Artsanat et développement, GRET, 1986 |
| Troisième partie - Le système mixte: Artisanat-industrie |
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Capitalisme et artisanat vont tenter, chacun de leur côté, de trouver de nouvelles formes d'organisation en jouant sur l'organisation des structures de production et sur les modes de commercialisation.
Les modifications dimensionnelles des structures de production
Dans l'Angleterre du 18ème siècle, l'usine a précédé la machine. C'est la thèse de D. Dickson sur le développement de la mécanisation en Angleterre (1):
(1) Dickson (D.), " Facteurs qui ont contribué au processus d'innovation technologique pendant les premières phases de la Révolution Industrielle en Grande-Bretagne ", Technologie et Développement, OREAM, 1977.
"Pour deux principales raisons, au moins, il fallait rassembler les artisans dans les ateliers. La première est que cela permettait de faire venir au même endroit un certain nombre d'ouvriers ayant des aptitudes différentes pour les faire travailler sur le même produit ou encore de combiner l'acquis de différents types d'artisanat. La seconde raison réside dans les économies d'échelle que permettait la concentration d'un certain nombre d'artisans, tous effectuant initialement la même tâche, en un même endroit, en particulier quand les matières premières pouvaient être achetées en grandes quantités (...). En d'autres termes, la création des premières usines a répondu à des exigences de gestion et d'organisation plutôt qu'à dés besoins techniques (...) et par la suite les machines nouvelles ont été mises au point spécialement pour faire face aux besoins nouveaux inhérents au fonctionnement d'un système de production centralisé dans les usines. "
La mécanisation n'est donc intervenue que pour améliorer le fonctionnement d'un système reposant sur la juxtaposition d'un grand nombre d'artisans devant affronter la demande d'un marché ouvert (textile). C'est ce que H. Bourgin appelle la fabrique agglomérée.
* L'implantation des manufactures (cf. étymologie!)
En France, une autre forme de rassemblement des artisans, assez similaire mais plus étatisée, apparaît avec les tentatives du pouvoir de développer les manufactures, et cela dès Louis XI et par la suite jusqu'à Colbert.
Les difficultés que n'ont cessé de connaître ces établissements semblent surtout dues à la difficulté d'assurer des débouchés réguliers et à la réticence de la main-d'oeuvre artisanale qualifiée de se plier aux exigences d'une production collective, vis-à-vis de laquelle,
" compte tenu de leur haut niveau professionnel, ils se trouvent en situation de force. Il s'agit bien ici d'une résistance au salariat au sens moderne du terme. Celle-ci provient elle-même de la faible évolution des techniques de production et, par conséquent, de la nécessite de recourir, pour une majorité des tâches, à des ouvriers extrêmement qualifiés. De ce fait, ceux-ci parviennent presque toujours à imposer leurs conditions de travail et de rémunération aux manufacturiers qui les emploient. Dès lors, les manufactures n'ont, en réalité, aucun avantage de mécanisation ni de productivité sur les producteurs indépendants: elles ne résistent, médiocrement d'ailleurs la plupart du temps, qu'à la condition de se voir réserver certains types de débouchés. " (1)
(1) Jaeger (C.), op. cit., p. 53.
* Le développement de la production artisanale dans le plan quinquennal marocain 1981-1985
La difficulté de faire coïncider des formes de production isolées et très qualifiées (tapis, cuir, dinanderie) avec les exigences des marchés à grande échelle s'exprime dans le texte significatif suivant, établi par la Direction Marocaine de l'Artisanat:
"Toute politique de commercialisation se heurte, au niveau de la production, aux goulets d'étranglement suivants:- l'impossibilité de répondre à une commande importante dans un temps raisonnable.
- l'impossibilité de vendre des articles identiques à des prix identiques.
Pour résoudre ces problèmes, les responsables du secteur entendent organiser les unités de production en grandes manufactures. Le cadre pourrait être celui des coopératives.
La manufacture permettrait le groupement des artisans, la rationalisation de leur travail, la normalisation de leur production, la modernisation de leur équipement avec l'introduction d'un progrès technique peu coûteux. " (2)
(2) Les mots soulignés l'ont été par nous.
Si ce texte aurait pu être écrit en Angleterre en 1750, ou par Colbert, c'est bien qu'à une situation identique répondent toujours des solutions identiques: en effet, il s'agit toujours de la difficile harmonisation entre la haute qualification manuelle requise pour la production d'un certain type de biens et les exigences du marché, au sein d'une entreprise rentable. Le capitalisme, en tout cas, ne s'est jamais attardé sur ces formes bâtardes de production où la mécanisation ne peut intervenir et dégager les profits habituels de la productivité: d'autres formes collectives de production non capitaliste peuvent donc intervenir efficacement.
* Les coopératives artisanales de production: une solution possible pour l'artisanat en marche ouvert
Ce type de coopérative est sans doute le moins répandu. Rappelons qu'il se différencie des coopératives de services qui ne concernent en principe que l'approvisionnement ou la vente et des coopératives ouvrières de production qui, par la présence du salariat et la division des tâches, sont déjà des entreprises industrielles.
La coopérative artisanale de production tente de réaliser le regroupement volontaire de producteurs indépendants sans l'aspect capitalistique des ateliers anglais ou des manufactures françaises. La principale spécificité de ce type d'organisation est l'indépendance de ses membres qui ne sont pas salariés, et donc organisent eux-mêmes leur travail et règlent leur quantité et leur rythme de production.
La perturbation des fonctions de commercialisation et l'apparition d'une situation infra-artisanale
L'exercice de sa propre fonction marchande est, nous l'avons vu, l'une des conditions du plein exercice de la fonction artisanale. Or, l'artisanat manufacturier peut difficilement s'adapter aux conditions d'approvisionnement d'un marché à grande échelle: si l'on ne peut adapter les conditions de production de façon satisfaisante, la seule solution est de séparer production et commercialisation en faisant émerger des formes de domination de la part du capital commercial similaires par-delà les époques et les lieux.
* Le travail à domicile ou travail à façon
Il s'agit d'un système de production où l'entrepreneur est propriétaire de la matière d'oeuvre qu'il distribue à des artisans dispersés qu'il rémunère pour leur production. Le produit lui-même est ensuite écoulé sur le marché par l'entrepreneur-commerçant. L'artisan, quant à lui, est propriétaire (ou parfois même locataire) de son outil de travail et des lieux de production.
" Bien entendu, la vie des travailleurs à domicile n'était pas du tout aussi libre que certains aimeraient l'imaginer. Bien qu'ils ne fussent pas à proprement parler des travailleurs dépendants, ils devaient néanmoins s'en remettre aux industriels pour leur approvisionnement en matières premières et pour la vente de leur production; dans la pratique, ils étaient tellement endettés à l'égard de ceux qui donnaient le travail à domicile que leur sort s'apparentait à celui des travailleurs dépendants. " (1)
(1) Dickson (D.), op. cit.
* Cette formule, poussée à l'extrême de l'exploitation, devait conduire par la suite à la situation des canuts lyonnais.
Les marchands de soieries lyonnais ayant obtenu le droit de traiter directement avec les artisans tisseurs, il s'ensuivit une exploitation de plus en plus forte au fur et à mesure que la marge commerciale des marchands s'est développée en prenant plus sur les coûts de production que sur les modifications des prix du marché.
Dans ce métier peu mécanisable, travaillant pour un marché de luxe, où le niveau de qualité requis est très élevé et requiert une grande virtuosité, la production ne pouvait être effectuée que par des travailleurs indépendants et la seule spéculation intéressante était alors celle de la commercialisation.
* De nos jours, cette forme de travail à la fois familiale et domestique constitue l'une des causes des prix particulièrement bas des chaussures et nombreuses autres productions italiennes.
A priori, même s'il ne s'agit pas toujours à proprement parler d'un véritable artisanat, ce type de petites activités de production constitue, notamment pour les régions rurales, un revenu d'appoint considérable.
Ainsi, au Maroc, la quasi-totalité des tapis tissés (et non noués) dits Hanbel est fabriquée à la campagne. Sa proportion par rapport à l'ensemble de la production de tapis marocains est évaluée à 30 %. Travaillée avec des laines d'origine locale, des poils de chèvre et des teintures végétales, son approvisionnement est essentiellement local; en revanche, sa distribution échappe presque totalement au contrôle du producteur individuel travaillant à domicile. En ville, une étude faite auprès des dinandiers de la Médina de Fez fait apparaître les différents réseaux de production-commercialisation suivants:
- l'artisan-producteur et vendeur,- le petit commerçant qui vend la production de l'artisan et ne le paye qu'après avoir vendu,
- le bazariste qui achète chez les artisans ou chez les gros commerçants,
- le gros commerçant qui fait travailler des artisans à domicile en fournissant la matière première et en écoulant la production: dans la mesure où l'apparition de deux usines de dinanderie a amené une compression des prix, celle-ci a été répercutée par les gros commerçants, intégralement, sur la marge du petit producteur à façon. Ceux-ci sont au nombre de 1 700, a savoir plus de cinq fois le nombre des artisans (300).
* Le rôle des coopératives artisanales de service est ici fondamental, que ce soit pour l'approvisionnement, pour la vente ou pour les deux à la fois: ce sont d'ailleurs les formes de coopératives les mieux adaptées. Ainsi, au Maroc, on obtient la répartition suivante:
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" coopératives d'approvisionnement |
17 % |
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" coopératives d'approvisionnement et vente |
34 % |
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" coopératives de vente |
33 % |
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" coopératives d'approvisionnement, vente et production |
16 % |
Ce dernier chiffre fait apparaître la difficulté et les limites d'une structure artisanale coopérative dont la principale intervention se situe sur le plan dimensionnel et qui tente de résoudre un problème d'économie d'échelle par le côtoiement des producteurs.
Alors qu'elle convient particulièrement bien à la combinaison d'activités artisanales complémentaires (ex.: construction d'un pavillon à plusieurs corps de métiers), la coopérative artisanale de production, même si elle intègre les fonctions d'approvisionnement et de commercialisation, est une structure qui s'adapte mal aux dimensions et aux besoins d'un marché ouvert: elle limite les améliorations de productivité que la standardisation et la production en grande quantité requièrent et permettent. C'est pourquoi une des formules qui nous apparaît la mieux adaptée à cette situation de l'artisanat manufacturier qui doit faire face à un marché ouvert est celle de la petite entreprise industrielle, qu'elle soit capitaliste ou non capitaliste (SCOP). Nous verrons mieux plus loin, en abordant le domaine des P.M.I., la spécificité de fonctionnement de ces unités dont la taille ne dépasse pas forcément celle d'une petite coopérative artisanale, mais dont les modes de fonctionnement sont radicalement différents et lui permettent mieux d'organiser sa production et d'affronter le marché, malgré une disparité des tailles qui reste importante.