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close this bookQuelle politique d'épargne dans les systèmes d'épargne-crédit ? Au Cambodge et au Viet-nam, GRET, 1996
close this folderDeuxième chapitre: La problématique de l'épargne dans les systèmes d'épargne-crédit
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View the documentI - Les paramètres objectifs
View the documentII - Les paramètres déterminants
View the documentIII - Les dispositifs de collecte de l'épargne

II - Les paramètres déterminants

" La confiance

Incontestablement, l'élément déterminant dans toute opération financière est la confiance.

Pour fonctionner, les réseaux financiers doivent établir la confiance. L'intérêt ne peut jamais suffire à fonder des relations financières durables. Jean-Michel Servet, dans La confiance, un facteur décisif de la mobilisation de l'épargne (édition de l'Aupelf-Uref), en illustre fort bien le phénomène en rapportant cette anecdote: «Il y a un quart de siècle, une banque française avait lancé une publicité sur le thème votre argent m'intéresse, rompant ainsi ce pacte moral implicite pour ne se situer qu'au strict plan des intérêts réciproques. Cette publicité, qui de plus niait l'argent comme lien social pour s'adresser à un individu-client atomisé, a été rapidement retirée des murs des villes françaises car dans de nombreux endroits des passants avaient détourné la publicité et ajouté au visage du banquier très souriant des dents de vampire. Aujourd'hui les publicitaires vantant un produit ou un service affirment que, entre nous, ce n'est pas seulement une question d'argent».

La confiance a aussi une dimension spatiale. L'une des raisons du succès des Sydec se situe dans leur proximité. On aura plus volontiers confiance dans le système d'épargne-crédit s'il est concrétisé au niveau du village par une caisse tenue par un responsable villageois. «Si les opérations et institutions financières sont interprétées comme un monde étrange, autrement dit étranger, peu d'épargnants viendront y déposer leurs économies».

La confiance, c'est aussi celle que l'on a vis-à-vis des personnes qui sont en contact avec les clients. Il est évident que si les représentants de la caisse sont choisis par les sociétaires eux-mêmes, le sentiment de sécurité que l'on a en allant déposer son argent à la caisse est plus fort.

Jean-Michel Servet montre bien aussi l'importance de la proximité culturelle entre l'institution financière et sa clientèle: «On doit aussi distinguer la confiance interne et la confiance externe. Or ces deux types de confiance peuvent être contradictoires. Pour drainer des capitaux extérieurs, il faut mobiliser une confiance externe, celle des pourvoyeurs de fonds qui ont une idée y compris esthétique de ce qu'est un établissement financier. Ainsi les établissements financiers en Afrique sont, par leur architecture, leur mobilier, l'habillement d'une large fraction de leurs cadres et de leurs employés, etc., des modèles de diffusion de la culture dite occidentale et par conséquent d'acculturation. Or, pour gagner une confiance interne, celle de l'épargne populaire nationale, il fauterait développer des types d'établissements ne heurtant pas les cultures locales. Nous sommes ici en présence d'une sorte de quadrature du cercle qui ne peut être résolue que par la mise en place de réseaux financiers diversifiés, spécialisés et articulés.»

Le lien à l'institution financière rebute certaines personnes qui préfèrent, comme ce fut longtemps le cas en Europe d'ailleurs, conserver leur argent par devers elles, plutôt que de s'en remettre à une banque, structure impersonnelle. Dans les systèmes d'épargne-crédit, on cite souvent des cas de sociétaires qui, quelques temps après avoir effectué un dépôt à la caisse villageoise - parfois quelques heures après seulement - sont venus retirer la même somme, en prétextant un besoin subit. En fait, ils testent la caisse. Celle-ci doit leur prouver qu'elle conserve bien leur argent, et qu'ils peuvent venir le retirer à tout moment. C'est là un élément important quant à la place de l'épargne dans les Sydec. Ils doivent être en mesure de faire face à tous moments.

" La capacité d'épargne globale des ménages

La demande en crédit peut être forte, tandis que la capacité d'épargne globale sera faible. Ceci est d'autant plus vrai que l'on s'adresse à des familles fragiles, faiblement capitalisées.

C'est le cas au Cambodge, où des études effectuées auprès d'un échantillon de 200 familles paysannes donnent une indication sur les niveaux d'épargne thésaurisée (voir Etude d'impact micro-économique, Nathalie Gauthier, Pascal Bousso, Gret Cambodge, 1995).

Notons que l'essentiel de l'épargne monétaire se trouve sous forme d'or au Cambodge:

- 75 % des familles ne possèdent pas d'épargne en or;
- 20 % des familles possèdent une épargne comprise entre 0 et 250 USD;
- 3 % des familles possèdent une épargne de plus de 250 USD.

La faiblesse de l'épargne domestique n'exclut pas la mobilisation de l'épargne auprès de la clientèle des Sydec. Mais elle suppose le plus souvent d'avoir recours à l'épargne obligatoire, sorte de ponction régulière faite sur le client. La Grameen Bank a démontré que dans ces conditions il était possible de collecter plusieurs dizaines de millions de dollars US.

" L'inflation

L'inflation joue suivant les cas un rôle différent. En soi elle n'empêche pas de collecter l'épargne. Nous verrons même que dans certaines conditions l'épargne peut être mobilisée en situation d'hyperinflation. Mais rien de durable ne peut être fait dans un contexte d'instabilité monétaire.

Comment l'inflation peut-elle influer sur les choix techniques en matière d'épargne? On peut distinguer au moins trois cas de figure:

" il existe parfois une alternative à la thésaurisation en monnaie fiduciaire. C'est le cas au Cambodge où le riel peut être converti en or, y compris dans les campagnes. Le capital ainsi transformé en valeur refuge est protégé de la dévaluation du riel. La caisse de crédit ne joue alors aucun rôle de protection de la valeur du capital. La collecte de l'épargne est difficile;

" lorsque cette alternative n'existe pas, la caisse doit pouvoir assurer cette fonction de protection de la valeur du capital contre la dévaluation. Si l'inflation est élevée mais régulière, la caisse pourra être capable de déterminer - sur le moyen terme - ses taux nominaux en fonction de l'inflation. Dans ce cas, la collecte est aléatoire mais possible;

" lorsque la hausse des prix procède par paliers, avec des fluctuations imprévues, la tâche est plus délicate. Au Zaïre, dans une situation hyperinflationniste, sans possibilité de recours à une valeur scripturale refuge, seul un système de taux variables indexés mensuellement sur le taux de l'inflation permet de relativiser l'effet des fluctuations 1. Dans ce cas, paradoxalement, l'inflation peut alors rendre le dépôt à la caisse attractif.

1Projet d'épargne-crédit mis en oeuvre par le Gret au Kasaï oriental.

" Le rendement de l'épargne

Nous avons vu que le choix d'épargner dans les Sydec n'est que rarement en lien avec les gains financiers procurés par le placement. En revanche, le choix de ne pas épargner peut s'expliquer par la préférence de l'investissement au détriment du placement.

En effet, si la rentabilité des investissements est supérieure à celle du placement, les agents économiques préféreront logiquement faire fructifier leur capital par l'investissement. Nous y reviendrons plus longuement dans la dernière partie du document.

" La politique financière de l'institution d'épargne-crédit

A mesure qu'un Sydec se développe, on cherche généralement à diminuer progressivement la part du financement extérieur au profit de ressources collectées ou créées par la structure de crédit. Il faut bien distinguer la nature et l'origine de ces ressources:

" les dépôts de la clientèle (libres ou forcés) représentent l'épargne. Ce sont des ressources propres pour le système d'épargne-crédit mais non des fonds propres;

" les divers prélèvements obligatoires directs (cotisations, prélèvements sur le crédit, réserves de groupes, caisse de secours,...). Dans la mesure où ils ne sont pas récupérables par les cotisants, ils peuvent alimenter les fonds propres de la structure de crédit:

" les dotations en capital ou bien les réserves constituées par les résultats excédentaires. Ils constituent également des fonds propres pour la structure d'épargne-crédit. L'affectation en fonds propres des résultats excédentaires équivaut bien sûr à une forme de prélèvement sur les emprunteurs - à travers les taux d'intérêt. Il s'agit en définitive de prélèvements indirects. Ceux-ci sont sans doute plus indolores psychologiquement et moins lourds en matière administrative que les prélèvements obligatoires directs.

Les Sydec cherchent généralement à diversifier leurs ressources: dépôts clientèle (épargne), emprunts au secteur bancaire ou aux bailleurs internationaux (refinancement), fonds propres. Les banques centrales peuvent orienter ces efforts de diversification en fixant des ratios.

Principaux avantages et inconvénients de l'épargne dans les systèmes d'épargne-crédit

AVANTAGES

INCONVÉNIENTS

Au niveau de la caisse

Permet de a réchauffer» l'argent.

Si tous n'épargnent pas, l'effet du réchauffement de l'argent reste limité.

Augmente les ressources.


A une valeur pédagogique: l'argent n'arrive pas seulement de l'extérieur.


Au niveau des ménages

Peut être rentable.

Peut immobiliser des ressources qui seraient plus rentables si elles étaient investies.

Peut éviter les pertes de valeur du capital à cause de l'inflation. Peut répondre à un besoin de sécurité (contre les risques de vol, d'incendie...).

Peut marginaliser certaines familles si l'épargne conditionne l'accès au crédit.

Peut habituer les familles à épargner.


Au niveau de l'agent de crédit

Peut faciliter les recouvrements.

Augmente le travail de l'agent.


Réduit la couverture de caisses/agent.

Au niveau du système d'épargne-crédit

Permet de mobiliser des ressources.

Provoque généralement un surcoût qui doit se répercuter sur le taux d'intérêt du crédit.

Renforce l'autonomie vis-à-vis des bailleurs de fonds.


Diversifie les origines de ressources.


Doit permettre la durabilité du système.


Au niveau macro-économique

Peut contribuer à renforcer la capacité globale d'investissement.


Peut contribuer à limiter l'effet inflationniste provoqué par les apports extérieurs de ressources.


Afin de parvenir à diminuer progressivement la part du financement extérieur au profit de ressources propres, plusieurs stratégies peuvent donc être développées, suivant qu'il est facile ou non de collecter l'épargne, suivant le niveau des taux d'intérêts, suivant les taux de refinancement, etc.

Par exemple, si les taux d'intérêts sont fixés de façon directive et se trouvent être un peu trop bas (cas du Viêt-nam), on pourra chercher à compenser une marge financière faible en effectuant des prélèvements directs (cotisations, taxes de groupe,...).

Lorsque la collecte de l'épargne est difficile (cas du Cambodge, on agira davantage sur la création de fonds propres par des prélèvements indirects et/ou directs. A l'inverse, en situation de collecte aisée, la création de fonds propres sera moins cruciale.

La politique financière se construit enfin par l'analyse comparée des coûts: si la politique d'intermédiation (basée sur la collecte de l'épargne) est plus coûteuse qu'une politique de refinancement auprès d'une autre institution financière, le Sydec n'aura pas d'intérêt objectif à favoriser l'épargne. Au contraire, il cherchera à en limiter le volume afin de limiter son coût, tandis qu'il aura tendance à augmenter son recours à l'emprunt extérieur.

Il n'existe pas de règle universelle en la matière. Seulement des solutions au cas par cas.