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close this bookArtsanat et développement, GRET, 1986
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Le métier

Le savoir-faire artisanal porte, par définition, sur la totalité du procès de transformation des objets du travail et suppose donc la maîtrise globale de ce processus. Alors que la division du travail conduit peu à peu à l'apparition de savoir-faire partiels, ceux-ci, pour s'harmoniser entre eux, en fonction de l'objectif commun, doivent obligatoirement se référer à un savoir global qui leur est extérieur. L'artisan, en revanche, possède le savoir-faire exhaustif qui seul permet un procès autonome de fabrication: la présence d'un ou plusieurs compagnons auprès de lui ne signifiera pas le passage à des savoir-faire partiels mais seulement la cohabitation, le côtoiement de plusieurs savoir-faire exhaustifs, dont celui du patron travaillant lui-même à l'atelier, sans répartition hiérarchique des tâches.

" A l'intérieur même du procès productif les opérations sont diversifiées et discontinues: il faut changer d'outil ou de machine, préparer le travail, aller chercher des pièces ou des matériaux dans l'entrepôt ou chez un fournisseur, attendre qu'une soudure refroidisse, que le plâtre prenne ou que la peinture sèche (...) les salariés sont autonomes dans leurs travaux; après avoir discuté de l'organisation des tâches avec le chef d'entreprise, ils sont entièrement responsables de la bonne exécution de celles-ci, sans surveillance ni contrôle de leur employeur. Les travaux qu'ils exécutent sont identiques à ceux qu'accomplit le chef d'entreprise lui-même, mis à part le travail administratif qui lui est propre (...): le procès de travail de l'ensemble de l'unité de production est bien fondé sur le métier." (1)

(1) Jaeger (C.), op. cit., pp. 155-156.

Celui-ci, pour sa part, repose sur le principe de l'enchaînement inéluctable des opérations: la progression entre les différentes opérations, leur enchaînement, constituent une règle absolue que l'évidence des erreurs viendrait à justifier si nécessaire. L'ordre des différentes manipulations du menuisier: débit, corroyage, traçage, mortaisage, tenonage, moulurage, assemblage, est inéluctable et il figure des le départ dans la conception du projet. La progression, confirmée par l'expérience, a valeur de règle absolue. Le monde de l'artisan est souvent à l'image de ce procès: déterminé, organisé, articulé. L'image de la fonction spécifique de la caste par rapport à une finalité sociale globale fondée sur l'enchaînement des complémentarités ne serait-elle pas une sorte de projection, sur la société, d'un comportement technique de ce genre?

Le rythme et le travail

L'autonomie qui caractérise le procès de fabrication correspond à la mise en oeuvre par chaque individu d'éléments complexes incluant connaissances et sensations dont la combinaison ne peut être qu'individualisée. En cas de partialisation extrême des tâches, dans le travail à la chaîne, c'est l'uniformisation du rythme beaucoup plus que l'uniformisation du geste qui est insupportable. En elle-même, la répétitivité des gestes du tapissier, du tisserand ou du tailleur de pierre n'a jamais suscité une répulsion particulière pour ces métiers aussi longtemps qu'ils sont restés autonomes. Le pouvoir de fixer son propre rythme d'activité conditionne un juste équilibre entre attention, fatigue et action au sein de chaque individu. Même lorsqu'ils se regroupent en ateliers collectifs importants, la seule dimension qui ne soit jamais mise en commun par les artisans est celle de leur cadence de travail: ultime refuge de l'expression individuelle du savoir-faire.

Typologie de l'artisanat et procès de travail

La plupart des tentatives de classification de l'artisanat se sont attachées à la différenciation des activités en s'appuyant notamment sur leur contenu technique.

L'approche classique

L'approche classique est, par exemple, celle que l'on retrouve dans le Répertoire des Métiers et qui regroupe les principales rubriques suivantes:

- Artisanat agricole et alimentaire
- Artisanat de fabrication

" Travail des métaux
" Textile et habillement
" Travail du cuir
" Travail du bois
" Papier - imprimerie - arts graphiques
" Matériaux de construction
" Bâtiment - T.P. (1)
" Autres

(1) Source: Fichier des établissements INSEE.

- Transport
- Réparations et Services
- Artisanat commercial
(activités commerciales mixtes)

Cette classification qui permet d'identifier un certain nombre d'activités présente l'inconvénient, en raison du caractère croisé des critères qu'elle utilise, d'être peu opératoire. Elle distingue implicitement, en effet, différents niveaux de référence:

artisanat rural - artisanat urbain
artisanat de production artisanat de service
artisanat de fabrication - artisanat commercial

au sein d'une répartition qui se voudrait avant tout technique (travail du bois, des métaux...).

L'approche dynamique

Une tentative d'approche dynamique en fonction notamment des impératifs du développement économique a été proposée par Ph. Hugon (2):

(2) Hugon (Ph.), " Les petites activités marchandes " (Essai de typologie), Revue Tiers-Monde n° 82, avril 1980.

Les prestations de services
(échange de travail contre de l'argent)

" Les services personnels
(travail sans matériau intermédiaire, ex.: le coiffeur)

" Les services matériels
(compléments et non substituts de biens)

1 - Entretien - Réparation
" Services urbains (petits métiers de réparation)
" Services du bâtiment (entretien - dépannage)

2 - Services de maintenance de biens d'équipements

La petite production de marchandises

" La transformation de produits de récupération
" L'artisanat de fabrication (métaux, bois...)
" La sous-traitance et le tâcheronnage

Les petits commerçants et transporteurs de marchandises (1)

(1) Ph. Hugon ajoute ici les petits commerçants dans le cadre de l'étude d'ensemble de la composition du milieu informel urbain.

Une telle approche, en se fondant en grande partie sur la distinction entre service et production, tente de différencier les activités autour du critère du matériau. Soit il est absent (services personnels), soit il est le destinataire de services (services matériels), soit il est l'intermédiaire ("cristallisation du travail dans la matière") par rapport au produit fini.

Cette classification qui devrait, si elle voulait être tout à fait précise, différencier les transports de biens et les transports de personnes pour les faire entrer dans le domaine des services, présente l'avantage de la clarté et de la précision, mais privilégie trop la dichotomie matériel-immatériel, produit-service, et a tendance à sous-estimer à la fois l'opérateur et le produit fini.

D'autres tentatives s'appuient sur le critère de la taille en jouant de l'opposition entre les deux pôles extrêmes d'attraction de l'artisanat: travail individuel et petite entreprise.

Ainsi, P. Nugawela (1) distingue:

(1) Nugawela (P.), Compte rendu atelier, artisanat et petite industrie. GRET-OREAM-UNESCO, juillet 1981.

- la production artisanale à domicile

" pour la satisfaction des besoins domestiques
" pour le marché régional

- la production industrielle dispersée

" travail industriel à domicile (sous-traitance)
" petit atelier de production.

Dans ce cas, le destinataire et le mode de production sont bien pris en compte, mais les interférences entre les critères économiques (marché) et les critères de dimension, si elles permettent de bien rendre compte de la complexité des phénomènes, ne débouchent pas sur une explication opératoire des mécanismes.

Nous retiendrons pour l'instant de l'examen de ces différentes tentatives que les typologies fondées sur l'observation du procès de travail dans son objet, sa taille ou son insertion ne permettent pas de rendre compte de façon dynamique de la combinaison des facteurs complexes qui entrent en jeu, par-delà l'aspect technique, dans le phénomène artisanal.