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close this bookDéveloppement urbain participatif au Bénin. Une étude pour agir, GRET, 1997
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Le contexte de la démarche

La démarche que nous avons entreprise comporte deux versants. L'un, résolument ancré dans l'action, doit permettre la mise au clair de principes opérationnels pour le développement local urbain. L'autre, plus théorique, doit donner sens à la gestion du quotidien en proposant un cadre conceptuel et une vision stratégique.

Explosion urbaine et crise des repères sociaux

Qu'ils en soient conscients ou non, c'est en fonction d'une certaine idée de la ville qu'agissent les opérateurs. Dessinons à grands traits, au risque d'être elliptiques, cette réalité urbaine (de l'Afrique sub-saharienne, notamment) telle qu'elle nous apparaît en tant qu'opérateurs œuvrant dans les quartiers.

Contrairement à l'Europe et à l'Amérique du Nord, l'urbanisation accélérée des pays en développement tient d'abord à leur croissance démographique. Une population jeune vient s'y entasser, même si l'accroissement naturel de ces villes prend aujourd'hui le pas sur l'exode rural. Cette urbanisation est une tendance lourde et un défi incontournable. Les proximités spatiales et sociales engendrées par les villes sont certes des creusets de développement, mais, pour le moment, la croissance urbaine des pays en développement engendre d'abord surpeuplement, chômage et pollution, à quoi s'ajoutent des infrastructures précaires et la déficience des services publics.

Le coût social de l'urbanisation pèse lourdement sur les couches les plus démunies, mais le qualificatif de «pauvres» qu'on leur applique trop rapidement risque d'oblitérer les phénomènes de solidarité et de dépendance particuliers aux sociétés en mutation.

La croissance urbaine a des répercussions sociales globales. Les citadins voient se démailler leurs anciens réseaux de solidarité. On note même des symptômes d'anomie graves (insécurité, corruption, surdéveloppement de la sorcellerie¹).

¹ Serge Latouche, Ph. Rospabe, G. Seraphin. Tirer le diable par la queue à Douala. L'Afrique est-elle vraiment pauvre? Communication lors du séminaire «Ménage et crise», 24-26 mars 1997, Orstom-Ceders.

Un phénomène moins visible mais décisif est la modification de la représentation de l'autorité traditionnelle fondée sur le pouvoir des anciens; les néocitadins, même s'ils restent liés à leur village d'origine, s'en distancient sur le plan symbolique. Cet affaiblissement des normes traditionnelles s'aggrave dans ces sociétés urbaines où les «vieux» sont rares: plus d'un urbain sur deux, ici, n'a pas vingt ans! Certains groupes spécifiques sont plus sollicités à prendre en charge l'adaptation à la mutation de la ville: les femmes, obligées de travailler, sont poussées hors du cercle étroit de la parenté. Quant aux jeunes, confrontés durement au chômage, ils doivent innover pour survivre et s'insérer.

Il ne serait pas pertinent, pourtant, d'isoler ces catégories, alors que leurs pratiques impliquent la société entière.

La crise de l'Etat et les décentralisations

Les ajustements structurels, l'introduction ou le renforcement de l'économie de marché affaiblissent les marges de manœuvre des Etats. Les services délaissés par la puissance publique ont suscité l'émergence d'initiatives locales qui montrent la capacité de créativité des habitants, plus spécialement des jeunes. L'existence même des quartiers périphériques, construits sans aucune aide, et donc sous-équipés, est une manifestation de la capacité des réseaux populaires à créer, gérer et mobiliser des ressources sans commune mesure avec celle d'un Etat en crise. Il est donc naturel que les citadins se posent la question de l'utilité des institutions officielles, d'autant qu'ils n'en connaissent souvent que les aspects bureaucratiques ou répressifs.

La société civile, pourtant, ne peut pas se substituer à l'Etat sans s'exposer à de graves dérives. Nous ne pouvons pas nous réjouir de l'affaiblissement de l'Etat Bien au contraire, le développement local requiert sa contribution et son engagement à promouvoir la participation des habitants.

Dans plusieurs pays d'Afrique, la recherche d'un autre exercice du pouvoir local se cristallise autour de projets ou de processus de décentralisation. Ces avancées institutionnelles occupent le devant de la scène. Mais ces décentralisations ne prendront réellement effet que si elles s'accompagnent d'un double mouvement de l'Etat et de la société.

Les Ong peuvent jouer un rôle dans la «brèche» ouverte par cette voie nouvelle de l'administration, en facilitant la concertation et la complémentarité des deux pôles: d'un côté l'Etat qui doit se recentrer sur ses missions et rénover sa culture; de l'autre la société civile, qui doit donner corps à son désir croissant de maîtrise du développement par une organisation associative dynamique et responsable.

Une telle orientation n'est pas simple à concrétiser. Dans l'état actuel de délabrement des services publics, la mobilisation de la société civile est nécessaire et source d'efficacité économique. Mais l'appel à la responsabilisation des citadins butte sur la précarité de leurs revenus. Enfin, il ne suffit pas de répartir les compétences entre niveaux de décision; il faut les articuler et définir les méthodes de concertation et d'arbitrage des conflits.

Thèmes de recherche prioritaires

Notre niveau d'action et de recherche est local. C est à cette échelle qu'est possible la pleine participation des habitants et la prise en compte de leurs stratégies. C'est là que nous devons porter notre effort d'élaboration théorique.

La culture des populations des quartiers défavorisés forme un système complexe, encore peu connu. L'observation minutieuse des acteurs sociaux locaux nous semble un objet de recherche prioritaire. En tant qu'opérateurs, nous n'avons pas toutes les cartes en main, et le temps nous fait souvent défaut. Mais nous disposons d'un atout extraordinaire: tout projet de développement joue le rôle de révélateur.

Les intervenants rencontrent certains succès, mais l'expression des habitants n'émerge qu'au cours d'un long processus de prise de conscience et de mobilisation. Ce n'est que lorsque les gens sentent la possibilité d'agir utilement qu'ils commencent à approfondir les problèmes et à manifester leurs compétences. A contrario, la réalité inflige souvent un choc majeur aux opérateurs. Les réactions des habitants ne sont pas celles qu'ils attendent. Ces réactions elles-mêmes doivent être sujets d'étude, au lieu d'être subies, de façon douloureuse, sans qu'on les analyse pour en tirer un enseignement.

«Toute résistance à une innovation a ses raisons et sa cohérence. Il ne s'agit pas de mythifier les comportements populaires, ni de prétendre que ces résistances sont toujours inévitables ou ont toujours des effets positifs, loin de là. Mais elles sont normales, c'est-à-dire qu'elles peuvent s'expliquer, se comprendre. Cette explication de l'intérieur, la maîtrise de ce type de compréhension-explication, devrait être un objectif central de toute institution de développement. Mais elles ne peuvent surgir «spontanément» et ne relèvent pas de l'intuition, sous peine de retomber dans les stéréotypes. Il faut les chercher par une enquête appropriée de type socio-anthropologique»¹.

¹J.P. Olivier de Sardan. Anthropologie et développement. Essai en socio-anthropologie du changement social. Karthala (1995)

Le temps de la réflexion

Il est vrai que la mise en avant des spécificités locales a trop été utilisée pour nourrir des approches où la bonne volonté tient lieu d'alternative. Nous sommes convaincus que l'amélioration des compétences est indispensable pour des interventions mieux ciblées dans les quartiers sous-intégrés. Cela passe par la mise au point de principes et de règles. Dans le contexte actuel de raréfaction des ressources financières pour le développement, il est crucial de mieux s'orienter vers des choix réellement porteurs de dynamiques de développement et vers de nouvelles méthodes. Ce qui implique:

- De découvrir, par une interaction entre la recherche et l'action, des pistes nouvelles dans les modes de gestion urbaine. Il faut donc savoir, pour un temps, quitter l'arène de l'action pour mieux y revenir, sous peine d'aller d'une intervention à l'autre sans avoir le temps d'en faire la synthèse, et finalement d'en perdre le sens ou d'en dissoudre la qualité. La bibliothèque, le bureau et la salle de réunion, au même titre que le quartier, sont essentiels au développement de la compréhension, donc à celui de l'action.

- De formuler clairement nos hypothèses théoriques. Chaque situation est unique, mais les événements ne prennent sens que si l'on a compris les éléments spécifiques qui les constituent et qu'on les relie à un concept général, faute de quoi ils sont condamnés à ne former qu'une chaîne d'anecdotes. C'est le rôle de nos hypothèses exploratoires que d'éviter cet écueil. Les formuler nous a permis d'aborder la réalité sans être submergés par un flot d'informations. Elles doivent pouvoir enrichir la grille d'observation et de compréhension de la réalité.

- De forger les outils correspondants. Il existe aujourd'hui peu de savoir-faire avérés en matière de développement local urbain. Une véritable expertise passe par l'acquisition d'outils susceptibles d'être utilisés par d'autres pour fabriquer d'autres choses, et non pour être consommés passivement.

C'est à ce prix, et à la condition d'offrir ces outils dans un langage largement accessible, que nous pouvions tenter le pari d'associer à cette réflexion et au projet de développement de quartiers, le plus grand nombre d'acteurs possible.