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close this bookLe réseau régional de l'entreprise adopte un plan organisationnel et financier, vol.2 - n°3, Reseau de L'entreprise en Afrique de L'ouest, 1994
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Nouvelles des réseaux: A propos de la protection de l'entreprise nationale

par Mabousso THIAM
Directeur Général de la SOCA
Réseau de l'Entreprise du Sénégal

Depuis quelques temps, la question de la protection de l'entreprise nationale fait l'objet d'une vive controverse. Les industriels, à quelques exceptions près, ne participent pas à ce débat. Ils sont pourtant les premiers concernés. Les réponses apportées à la question de la protection des entreprises nationales auront des répercussions sur la nécessaire mutation de l'industrie africaine et sénégalaise en particulier dans le contexte de l'après dévaluation. Le changement de parité du franc CFA accroît la compétitivité des industries de la zone. De nouvelles opportunités se présentent. Encore faudrait-il que le contexte national permette d'en tirer parti faute de quoi le bilan de la dévaluation se limiterait à ses seuls aspects négatifs. Cela ne serait pas acceptable.

Le cadre dans lequel les industries africaines interviennent est celui de la mondialisation de l'économie concrétisé par les accords du GATT. Il faut à présent s'adapter sans frilosité ni hésitation coupable. Ces références sont nouvelles. Notre continent n'a pas vraiment pesé dans leur élaboration. Il faut faire preuve de prudence: l'échec des idéologies démontre que le libéralisme intégral ne sera pas la recette magique des années 1990 après la "privatisationite" aiguë de la précédente décennie. L'histoire des pays industrialisés sur la question de la protection nationale est riche d'enseignements compte tenu du chemin qui reste à parcourir par nos pays à faible niveau de développement.

1. La protection de l'entreprise nationale dans les pays industrialisés

Il n'y a jamais eu de libéralisme absolu dans les pays industrialisés. Bien au contraire des trésors d'imagination sont déployés pour protéger les industries nationales avec efficacité.

Le Japon, après les destructions de 1945 a surprotégé son industrie pour créer un véritable marché national pour ses entreprises. Aujourd'hui encore, le Japon limite ses importations avec un raffinement tout oriental en mettant en place un système de normes particulièrement rigides. On ne compte plus les entreprises internationales qui ne sont pas parvenues à pénétrer ce marché. Nombre d'ouvrages sont consacrés à leurs tribulations.

En Allemagne, dans des secteurs bien définis comme la chimie, les normes sont fixées par les industriels. Elles changent, en moyenne tous les six mois. Quels que soient les avantages comparatifs dont un industriel étranger peut bénéficier, il sera peu incité à partir à l'assaut de ces marchés.

En France, depuis plus de vingt ans, les importations de véhicules japonais sont arbitrairement limitées à 3% du marché français de l'automobile. On protège Peugeot et Citroën mais aussi un service public, Renault.

Toujours dans le même secteur, celui de la construction automobile, les Etat Unis ont mis en place des systèmes de quotas. Ces champions du libéralisme économique, conscients de la contradiction, ont su convaincre les constructeurs japonais de venir s'implanter aux USA en partenariat avec les constructeurs américains comme General Motors (société également subventionnée) mais le contenu américain doit être de 60% pour les composantes de construction et de 100% pour le personnel. Les controverses entre le Japon et les Etats Unis restent vives. Rappelons seulement les problèmes posés par l'importation de puces informatiques japonaises aux Etats Unis, les menaces de sanctions américaines dues au refus japonais d'ouvrir les frontières nationales à l'industrie américaine des télécommunications ou du matériel médical.

On pourrait multiplier les exemples, parler des subventions européennes à Airbus, des difficultés de British Airways à utiliser ses droits de trafic à partir de l'aéroport d'Orly. Plus près de nous comment oublier les problèmes rencontrés par le poisson sénégalais sur les marchés de l'Union Européenne? Dans le secteur agro-alimentaire, par exemple, l'issue de la guerre que se livrent les pays développés pour la conquête des marchés dépend finalement moins de la compétitivité des uns et des autres que de l'ampleur des subventions consenties, ces subventions que l'Union Européenne appelle pudiquement "restitutions". En pratique, de bonnes négociations commencent toujours par la production d'une facture pro-forma d'un autre pays. Cette facture servira de base pour l'obtention de subventions.

Le cas du riz est exemplaire: le cours mondial représente, dans le meilleur des cas, le prix auquel est effectivement vendu 5% de la production mondiale. Le reste est consommé dans les pays producteurs. Le riz qui n'est pas consommé localement est racheté et subventionné par les autorités. Elles maintiennent ainsi arbitrairement un prix rémunérateur pour leurs paysans et encaissent des devises fortes. Une belle forme de protection. Le cours mondial fixé de façon aussi déloyale ne devrait jamais servir de référence lorsque l'on prend une décision d'investissement dans nos pays.

Les pays industrialisés évitent les protections tarifaires susceptibles de provoquer des mesures de rétorsion mais les mécanismes sont très protectionnistes. Ces mécanismes sont très sophistiqués, qu'il s'agisse de dumping, de sous-facturation, de subventions, de bonifications des taux d'intérêt, de la prise en charge par l'Etat de frais de structure d'entreprises privées exportatrices, d'assurances de toutes sortes et surtout, la normalisation qui est d'une efficacité redoutable, si raffinée et si arbitraire. Il convient d'ajouter à cette liste les mécanismes de promotion des exportations, la mise à disposition des opérateurs de banques de données fiables. Autant de facilités qui n'existent dans nos pays qu'à l'état embryonnaire.

2. La surprotection de l'entreprise nationale au Sénégal et l'import-substitution

C'est pour des raisons historiques bien connues, qu'un accent particulier a été mis, dans nos pays, sur l'import-substitution. Le Sénégal constitue un bon exemple des résultats de ces choix politiques. Comparé à celui des autres pays d'Afrique de l'Ouest, le tissu industriel du Sénégal est ancien et parfois obsolète. La stratégie de l'import-substitution s'est finalement traduite par la substitution d'importations de matières premières aux importations de produits manufacturés. En réalité, la plus grande partie de ces industries n'a pas permis de réduire le niveau des importations et de sécuriser la position extérieure du pays. Très extraverties, ces industries ne se sont pas appuyées sur les productions nationales. Leur contribution à la création de la valeur ajoutée nationale est très modeste. Comment s'étonner, dès lors de l'absence d'une véritable coopération entre la recherche nationale dont la vocation est de valoriser les productions locales et ces entreprises dont les intérêts sont divergents par nature. Par ailleurs, l'étroitesse des marchés locaux, les coûts élevés des facteurs techniques de production, avaient justifié l'octroi de conventions qui organisaient, à leur profit, une sur protection tarifaire et non plus seulement une protection. La nuance est de taille.

De véritables situations de rente ont ainsi été crées: on exploitait des marchés captifs, on ne se préoccupait pas ou très peu d'innovation, d'agressivité commerciale, de maîtrise des coûts de production, des frais généraux. Ces entreprises ne sont plus compétitives mais l'ont-elles jamais été? Elles ne le seraient dans aucun autre pays et il n'est pas juste d'attribuer certaines fermetures à la brutale libéralisation intervenue dans les années 85. Certains concepts industriels sont tout simplement archaïques. Il faut savoir en tirer les conséquences. Dans le même ordre d'idées il est bien inutile d'accuser le secteur informel de fragiliser les industries. Ce secteur s'est investi partout où le secteur formel s'est assoupi, lentement mais sûrement. C'est l'application d'une vieille loi de l'humanité qui veut que celui qui n'avance pas recule

Il est évident que les industries traditionnelles de l'import-substitution ne sont pas compétitives et maintenir leur surprotection reviendrait à demander aux consommateurs africains de payer des surcoûts d'autant plus injustifiés qu'ils en profitent que très peu à la collectivité. Mais elles ne sont pas les seules entreprises industrielles de nos pays, elles ne sont surtout pas celles sur lesquelles on peut fonder des espoirs pour saisir les nouvelles opportunités nées de la dévaluation.

3. La protection de l'entreprise nationale et les défis de l'après-dévaluation

Dans l'agro-industrie, il convient de distinguer diverses catégories:

Les entreprises extraverties fragilisées par la dévaluation ne sont pas en mesure de s'adapter rapidement aux changements. Elles sont appelées à disparaître. Par contre, pour les entreprises à vocation exportatrice et celles qui valorisent des matières premières locales, la question qui se pose n'est pas de savoir si il faut les protéger mais bien de savoir comment les protéger et pour quels objectifs?

Pour ce qui concerne les entreprises exportatrices qui contribuent à la production d'avoirs extérieurs, elles s'inscrivent naturellement dans le contexte de globalisation de l'économie. Elles doivent être compétitives. Ces entreprises n'ont pas le choix, elles doivent suivre l'évolution des technologies et des produits, rester à l'écoute du monde extérieur. Il faudra éviter les erreurs du passé. Eviter le même sort que celui du secteur textile au Sénégal qui est passé en quelques années de l'avant garde à l'obsolescence faute d'avoir procédé aux investissements nécessaires au maintien de la compétitivité et à la création de nouveaux produits. Pour éviter des pertes de marché, il est fondamental, dans le cadre d'une concertation permanente, d'actualiser sans cesse la structure des coûts de la concurrence pour que des mesures correctives soient rapidement prises.

S'agissant des entreprises qui valorisent la production nationale, la protection doit viser un double objectif

" la première fonction d'une protection nationale est la restauration de la loyauté de la concurrence. Les entreprises doivent se battre à armes égales. Comme nous l'avons vu, les pratiques du commerce international sont loin d'être loyales et une libéralisation anarchique se traduirait par la destruction du tissu industriel au profit de quelques uns, les importateurs. Il faut se libérer d'un certaine mentalité de "quotataires". Le défi qui est lancé aux opérateurs économiques est celui de la production et non du commerce d'importation.

" La protection de l'entreprise nationale doit avoir une autre fonction: la stimulation de la production nationale. L'environnement de l'entreprise est tel que cette politique a un coût. Tant que ce contexte n'évolue pas, une libéralisation brutale aura comme conséquence immédiate de décourager les producteurs alors que le potentiel du secteur agro-alimentaire, dans nos pays, est immense. Qu'il suffise de rappeler les quantités d'oranges, de mangues, de niébé régulièrement perdues faute de capacité de conservation et de transformation pour comprendre le caractère inacceptable de certaines importations.

Il est important de procéder par étapes, de se fixer des objectifs sectoriels, de faire, à étapes régulières, les évaluations nécessaires. Il faut prendre le temps de préparer l'avenir et ainsi, on évitera la brutalité de "Nouvelles Politiques Industrielles". Il ne s'agit pas de nouvelles politiques mais de mutations qu'il faut encourager et accompagner dans un cadre précis et stable. Loin des dogmes...

Il faut s'interroger sur les limites des protections tarifaires dans nos pays aux frontières si perméables, aux barrières fiscales qui dopent une fraude devenue un bon investissement pour quelques uns au détriment de tous. Des structures comme les instituts de normalisation (l'ISN au Sénégal) doivent poursuivre leurs efforts. En renforçant les moyens des laboratoires on devrait permettre une application stricte des normes à l'importation. Les associations de consommateurs ont aussi un rôle à jouer pour éviter que nos pays ne se transforment en dépotoirs d'une production étrangère qui ne remplit pas les normes minimales d'hygiène par exemple et permettre que certains produits présentés, à tort, comme similaires à ceux de la production nationale fassent l'objet d'un traitement approprié.

En conclusion, si nos industries doivent être compétitives, il faut veiller à ce que certains dogmes repris un peu trop rapidement ne découragent les initiatives qui visent à promouvoir les productions nationales. La production est le véritable défi de l'avenir. Nous vivons dans un monde où chacun défend égoïstement ses propres intérêts. Qu'importent les beaux discours et les professions de foi. Le libéralisme intégral n'existe nulle part. Il n'est pas juste que notre pauvreté serve de prétexte à transformer nos pays en débouché naturel de la production des autres.

Une protection dynamique de l'entreprise nationale est nécessaire. La meilleure protection réside dans les réflexes des consommateurs. Le consommateur sénégalais, par exemple, doit avoir le réflexe, entre deux produits de qualité équivalente, l'un importé, l'autre produit localement de choisir systématiquement, par solidarité et conviction mais également par intérêt le produit sénégalais.

C'est cela aussi le patriotisme.