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(introduction)

Dominique HARRE
Institut de Recherches et d'Applications des Méthodes de Développement
(IRAM) Paris

John IGUE
Université Nationale du Bénin
Cotonou

CILSS

Comité permanent Inter-Etats de Lutte contre la Sécheresse dans le Sahel

OCDE CLUB DU SAHEL

Les espaces céréaliers régionaux en Afrique de l'ouest
Séminaire de Lomé (Togo) - 6/11 novembre 1989

SL89/03 Or. Fr.

OCTOBRE 1989

La dynamique des échanges agricoles dans l'espace Tchad, Nord Cameroun, Nord Nigéria

Dominique Harre
John Igue

Les idées exprimées et les faits exposés dans ce document le sont sous la responsabilité personnelle des auteurs et n'engagent pas nécessairement l'OCDE, le Club du Sahel ou le CILSS.

Introduction

Le Nigeria et ses périphéries

Les échanges agro-alimentaires entre le Tchad, le nord Nigeria et le nord Cameroun 1 s'inscrivent dans un contexte économique particulier, marqué par la forte emprise du Nigeria. Ce "géant de l'Afrique" influe sur la politique économique des Etats limitrophes par son poids démographique, historique et économique. Peuplé d'environ 100 millions d'habitants, le Nigeria dispose d'abondantes ressources agricoles et minières et abrite les plus grands groupes socioculturels du continent noir.

1Cette communication est basée sur des travaux effectués dans le cadre de l'étude "Echanges régionaux, commerce frontalier et sécurité alimentaire en Afrique de l'Ouet". Voir:

. ARDIT (C.), HARRE (D.) et IGUE (J.). - Les échanges agricoles entre le Tchad, le nord Cameroun et le nord Nigeria. - INRA - UNB - IRAM. A paraître.

. AFOUDA (A.S.). - Les échanges nord Cameroun - Nigeria: zone de Garoua - Fotokol. Rapport d'enquêtes sur les marchés frontaliers. INRA - UNB - IRAM, mai 1989, 43 p.

. GONSALLO (G.). - Les échanges nord Cameroun - Tchad: zone de Yagoua - Kousseri. Rapport d'enquêtes sur les marchés frontaliers. INRA - UNB - IRAM, mai 1989, 48 p.

Ces différents groupes ont bâti de brillantes civilisations fondées sur le développement des Cités-Etats dont l'activité principale reposait sur l'artisanat et le commerce. Le secteur commercial était d'autant plus développé que la plupart de ces cités étaient situées sur le débouché des routes transsahariennes (cas des villes Hausa) ou servaient de comptoirs commerciaux aux Européens depuis le XVème siècle (cas des villes Yoruba et Ibo).

La formation du territoire du Nigeria à la fin du siècle dernier n'a fait que renforcer ces activités commerciales compte tenu de la vocation mercantile des conquérants britanniques. Ces activités commerciales profitaient aux pays limitrophes, relevant du domaine colonial français, et gérés à partir d'un autre modèle de développement moins centré sur le secteur tertiaire. Il s'est alors créé dans la zone des flux commerciaux, liés à ces options coloniales, qui expliquent largement le développement exceptionnel des échanges actuels.

Ces échanges ont déterminé dans les pays limitrophes des politiques conçues pour mieux tirer profit des avantages offerts par la proximité du Nigeria.

Ainsi, le Bénin, prenant prétexte de la crise du Biafra et du boom pétrolier qui l'a suivie, a mis en place une politique commerciale fondée sur la réexportation. Cette pratique a fait de son marché le plus grand pourvoyeur du Nigeria en produits de luxe venant du marché international.

Toujours dans le même contexte de guerre et d'enrichissement apporté par le pétrole, le Niger avait conclu en 1969 avec le Nigeria un accord commercial qui prévoyait l'ouverture d'un compte auprès des banques commerciales du Nigeria et réciproquement. Ces deux comptes devaient être alimentés par les produits de la vente des marchandises ayant fait l'objet de négociations et permettre des opérations de compensation sans transfert de devises. Les commerçants agréés qui déposaient leurs avoirs dans ces comptes devaient être réglés dans leur pays d'origine sur la base des parités officielles du franc CFA avec le Naira à la date de la signature des autorisations de remboursement. Seul le Niger a respecté ses engagements en ouvrant deux comptes, l'un à Kano, l'autre à Lagos auprès de la BIAO (Banque Internationale pour l'Afrique Occidentale). Ceux-ci étaient approvisionnés à partir de la vente du bétail et du niébé au Nigeria et les fonds provenant de cette activité étaient utilisés pour l'achat de carburant par la SONIDEP (Société Nigérienne de Pétrole). L'ouverture de ces comptes qui instauraient des échanges sous forme de troc entre les deux pays a en fait considérablement renforcé le commerce parallèle dans la mesure où ce dispositif est devenu un prétexte pour l'achat de monnaie nigériane sur le marché parallèle de change sans opération correspondante de vente de marchandises 2.

2 C'est essentiellement pour cette raison que ce compte a été fermé en 1985.

Le Cameroun qui dispose de ressources similaires à celles du Nigeria a notamment mis l'accent sur le développement de la riziculture à partir duquel il peut intervenir sur le marché nigérien. Il est possible en effet d'avancer que le projet SEMRY 3 visait davantage ce marché que celui du Cameroun lui-même en dépit de la nécessité d'autosuffisance alimentaire. Autrement, il parait difficile de justifier l'implantation de ce projet si loin (1.000 km) des principales villes du Sud consommatrices de riz, alors que la production de la SEMRY représente près de 80 % de la consommation du Cameroun.

3 Société d'Expansion et de Modernisation de la Riziculture de Yagoua.

Si la crise politique du Tchad n'a pas permis à ce dernier de définir une attitude vis-à-vis du Nigeria, elle a tout de même entraîné une forte émigration des Tchadiens dans les principales villes nigérianes à partir desquelles ces émigrant ont assuré le ravitaillement régulier de leur pays en produits de première nécessité.

Ces différentes politiques ont permis aux Etats limitrophes du Nigeria de se greffer sur l'espace économique de celui-ci afin de mieux tirer parti de la diffusion de sa rente pétrolière. Il en a résulté la formation d'un espace commercial informel unique dans la sous-région. Celui-ci est caractérisé par:

- la forte dépendance des pays voisins vis-à-vis du Nigeria qui devint, entre 1978 et 1986, le premier partenaire commercial de certains d'entre eux, notamment le Bénin et le Tchad;

- la mise en oeuvre de politiques de "bon voisinage" marquée par le développement d'infrastructures communes et la constitution de "joint ventures" 4

- une forte circulation de biens et de personnes qui contribue à la dépendance du

4 Le développement des infrastructures communautaires s'est surtout fait à la faveur du Bénin et du Niger. Pour le Bénin, on citera la construction de l'autoroute Badagry Semé-Kpodji, l'agrandissement du port autonome de Cotonou et la réalisation du projet cimentier d'Onigbolo et de la Société Sucrière de Savé. Pour le Niger, on rappellera la construction et le bitumage de la route Kamba-Gaya et l'alimentation de la ville de Niamey en électricité à partir du barrage de Kainji.

Naira à l'égard du Franc CFA; l'implantation dans les pays francophones de nouvelles communautés marchandes composées en majorité d'Ibo, auxquels s'ajoutent des Hindous et des Libano-Syriens.

Le bassin du Lac Tchad

Cet espace compte plusieurs unités économiques conformément aux politiques nationales en vigueur dans chaque Etat. A cet égard, le bassin du Lac Tchad constitue un exemple caractéristique que nous développerons ici.

Ce sous-espace englobe le sud-ouest du Tchad (les préfectures du Lac, du Chari Barguimi et du Mayo Kebbi), le nord du Cameroun (province de l'Extrême Nord) et le nord-est du Nigeria (Etat du Borno et une partie du l'Etat du Gongola). Il constitue un espace économique intégré dont l'originalité repose sur les atouts du milieu naturel, les complémentarités écologiques, le poids de l'histoire et le rôle des Etats modernes issus du partage colonial.

Les échanges qui s'y déroulent sont suffisamment importants pour dépasser le cadre frontalier des trois pays et s'étendre vers les villes du Sud et même au-delà. Ils sont structurés par différents réseaux marchands qui se sont progressivement déployés dans tout le sous-espace et dont l'activité a accompagné le développement de pôles commerciaux dans chacun des trois pays, à partir desquels les commerçants contrôlent les circuits d'échange.

Les commerçants ont su exploiter à la fois les complémentarités écologiques, assez marquées dans cette zone, et les opportunités de négoce créées par les différences de modes de développement ainsi que par les distorsions de politiques économiques.

A ces échanges correspondent, dans les espaces frontaliers, des infrastructures spécifiques sur lesquelles s'appuient toutes les populations impliquées dans les circuits commerciaux.

I - Les supports des échanges agricoles

Les espaces frontaliers sont devenus un cadre privilégié du commerce suite aux protectionnismes économiques instaurés durant la période coloniale. Ils s'organisent autour de trois éléments qui peuvent être définis comme les structures d'échangés: les villes frontalières, les marchés et les entrepôts frontaliers 5.

5 Les conditions de formation, les caractéristiques et le fonctionnement des espaces frontaliers font l'objet de la communication de J. IGUE: " les périphéries nationales, support des échanges régionaux ".

Les grandes villes frontalières sont les agglomérations jumelles de Gamboru (Nigeria) Fotokol (Cameroun), Banki (Nigeria) - Amchidé (Cameroun) et Kousseri (Cameroun) N'Djamena (Tchad) réparties dans les zones frontalières qui rythment les échanges: les plateaux Mandara, la cuvette du Lac Tchad et la moyenne vallée du Logone. Ces villes sont encadrées par un important réseau de marchés servant en même temps d'entrepôts pour les produits agricoles prêts à franchir la frontière.

Le réseau de marchés périodiques s'est mis en place de longue date. Son importance actuelle est le reflet du dynamisme commercial qu'a toujours connu le bassin du Lac Tchad de par sa position géographique. Ces marchés sont bien hiérarchisés tant par leur origine, leur position géographique et leur fonction. Sur le plan historique, on distingue quatre catégories: les marchés fondés à l'époque du royaume du Kanem Borno, ceux créés pendant l'occupation de Rabeh entre le XIXème et le début du XXème siècle, les marchés nés pendant la conquête européenne et enfin ceux, nombreux, qui ont fait leur apparition après 1960 à la faveur des aménagements routiers.

En retrait de l'espace frontalier se trouvent les principales villes (qui exercent les fonctions de métropoles régionales dans leur cadre administratif respectif et constituent les grands pôles de distribution) ou les centres secondaires servant de relais aux échanges.

Parmi les pôles de distribution, il faut mentionner Yola et Maïduguri au Nigeria, Garoua et Maroua au Cameroun et N'Djaména au Tchad. Toutes ces villes exercent des fonctions administratives importantes en tant que capitale d'Etat ou chef-lieu de province. Par leur population nombreuse, elles constituent un important débouché pour les produits agro-alimentaires et manufacturés.

Les villes secondaires sont plus nombreuses et servent elles aussi de base aux unités administratives secondaires: Kousseri, Mokolo, Amchidé, Mora du côté camerounais; Banki, Bama, Kerawa, N'Gala, Gamboru dans la partie nigériane. En tant que villes relais, elles disposent d'un nombre élevé d'équipements commerciaux.

Les zones frontalières les plus dynamiques sont celles de Kousseri-N'Djaména, Yagoua-Bongor et la zone des plateaux Mandara entre le Cameroun et le Nigeria. Leur activité est caractérisée par une insertion forte des populations frontalières dans les échanges. Celles-ci, qui ont très souvent une culture et une langue identiques, interviennent par la vente de leur production sur les marchés frontaliers et par leur participation active aux échanges entre pays voisins.

Ainsi, une bonne partie de l'approvisionnement de N'Djamena en produits de consommation courante se fait à partir de Kousseri, située de l'autre côté du fleuve. Durant la période de conflit, de nombreux Tchadiens traversaient quotidiennement le pont ou s'étaient installés comme boutiquiers à Kousseri. A présent, ces échanges donnent lieu à une fraude importante (sucre, tissus, tabac) car les autorités tchadiennes ont institué une taxe de passage et des droits de douane pour de nombreux produits.

Les activités marchandes des espaces frontaliers sont largement articulées à celle des réseaux marchands, qui financent les opérations de collecte, voire la production elle-même, ainsi que les circuits de produits manufacturés et ceux de réexportation de produits agricoles.

II - Le rôle des communautés marchandes

L'organisation commerciale animant l'espace régional se comprend à travers la constitution de réseaux marchands qui essaiment en diasporas sur les trois pays et au-delà. Ces réseaux se sont constitués au sein des groupes culturels Hausa, Kanuri, Arabe, Fezzanais et Peul.

Si certains réseaux ont pris de l'importance au cours du XXème siècle, et notamment au cours des trente dernières années, ces commerçants étaient déjà les acteurs des grands circuits transsahariens depuis le XI° ou le XIIème siècle. Les réseaux qui se sont mis en place dans les principaux axes caravaniers ont débordé de leur cadre initial pour s'étendre à tout le bassin du Lac Tchad, aux hauts plateaux Mandara ainsi qu'aux plaines du Piémont sud-est. Ils se sont consolidés au fur et à mesure de la constitution de nouveaux débouchés, notamment au début du siècle la création de Fort Lamy puis, dans une période plus proche, l'ouverture du marché nigérien et enfin la reconstruction actuelle de l'économie tchadienne.

Les réseaux marchands se sont constitués sur une base familiale et culturelle qui, globalement, perdure. Il ne faut cependant pas perdre de vue que ces découpages "ethniques" sont mouvants et que des commerçants se déclarent hausa ou arabes en fonction de la domination économique qu'exercent ces groupes à un moment donné.

Les Hausa originaires du nord Nigeria ont profité de la route du pèlerinage pour s'implanter progressivement sur tous les circuits. Ils ont largement investi le pourtour du Lac Tchad où ils contrôlent la production et le commerce de poisson fumé et de produits vivriers à destination du Nigeria. Ils s'appuient pour cela sur d'importantes colonies de peuplement.

L'émigration Kanuri vers le Tchad, encouragée par l'administration française lors de la création de la capitale, s'est ensuite étendue aux pays voisins et a donné naissance à de

puissantes diasporas commerçantes à travers toute l'Afrique Centrale. Celles-ci jouent toujours un rôle très actif dans les échanges avec leur pays d'origine. Au sein de chaque pays d'accueil, les membres de la diaspora ont scellé des alliances politiques et matrimoniales et tissé des liens avec l'administration, conditions indispensables à l'exercice du commerce.

Les commerçants fezzanais, originaires de la Libye et du Soudan, jouent un rôle important dans l'économie tchadienne depuis le siècle dernier seulement, en servant de relais au commerce transsaharien et à la pénétration des marchandises d'Afrique Noire (cola, peaux) vers les pays arabes. Quant aux Libano-Syriens, ils ont commencé à s'installer dans la région, plus particulièrement à Fort Lamy, vers 1925. Leur arrivée a donné une forte impulsion au commerce avec le Nigeria à partir de l'exportation de produits européens introduits par les maisons de commerce telles que la SCOA, le SCKN, France Congo, etc... Le rôle de ces commerçants et des sociétés européennes a très largement diminué depuis la période de conflit au Tchad.

La présence de ces différentes communautés marchandes dans les principales villes du bassin du Lac Tchad avait débouché sur de très fortes concurrences entre elles, notamment entre Hausa et Kanuri. Ces derniers ont élargi leurs activités qui touchent désormais le secteur du bétail et de la viande et beaucoup d'entre eux se sont installés au Nord-Cameroun (Maroua et Garoua). L'insertion Peule dans la vie commerciale se traduit par l'intégration complète du nord Cameroun aux circuits déjà en place et cette région devient la plaque tournante des échanges entre les trois pays.

L'émergence de pôles commerciaux au Nord-Cameroun est en effet plus récente et est fortement liée à l'amélioration des voies de communication (chemin de fer et routes), qui relient à la mer les provinces du nord et le Tchad. La fermeture des frontières du Nigeria a accentué les fonctions de transit de Maroua et de Garoua, où viennent s'approvisionner les commerçants venant à la fois du Nigeria et du Tchad. Une bourgeoisie Peule s'y est affirmée, en même temps que s'étendaient les réseaux Kanuri et Hausa.

Les commerçants liés en réseaux cherchent donc à élargir leur espace d'intervention en se déplaçant sur de nouvelles places commerciales ou en répondant à l'ouverture de nouveaux débouchés. Leur objectif est de contrôler les filières afin de maîtriser l'approvisionnement et les débouchés et de conduire les produits sur de longues distances. Dans cette stratégie d'extension, les relations avec les pouvoirs en place, sous forme de clientélisme ou de soutien politique, sont déterminantes.

III - Les échanges commerciaux

Les produits échangés entre ces trois pays sont nombreux. Les denrées dont le commerce revêt une importance significative sont: les produits de l'élevage, le poisson et le natron exportés par le Tchad; les produits industriels, l'équipement et le carburant venant du Nigeria; le riz et la farine de blé importés, acheminés par Douala ainsi que des produits vivriers locaux.

Les déterminants des échanges se comprennent à plusieurs niveaux. Les complémentarités écologiques jouent ici un rôle important. Mais les modes de développement différenciés des Etats ont aussi contribué à la croissance des relations commerciales et ont fait naître une véritable division du travail dans cette zone. Sur la base de ces complémentarités établies sur une longue période, la dispersion des interventions de politique agricole, commerciale et monétaire des trois Etats constitue à son tour un facteur qui stimule ou modifie les courants d'échanger.

3.1 - Les déterminants des échanges

Le principal déterminant des échanges à l'intérieur de la sous-région est, depuis une trentaine d'années, la différenciation croissante des modes de développement entre le Nigeria et ses voisins.

L'évolution économique du Nigeria, axée sur l'exploitation du pétrole et une industrie de substitution aux importations, a permis la création de marchés de consommation à haut niveau de pouvoir d'achat et de circuits d'approvisionnement dynamiques. Dans la division du travail qui s'est instaurée, le Tchad s'est vu confirmé dans un rôle de fournisseur de produits agricoles, tout en recevant des biens manufacturés de consommation et des biens de production nécessaires à la reconstruction de son économie. Les difficultés de contact, pendant la période coloniale, entre le nord et le sud du Cameroun (plus industrialisé) face au développement avancé du Nord-Nigeria sont à l'origine de l'intégration du Cameroun septentrional à l'espace marchand considéré ici.

L'évolution des échanges est étroitement liée au rapport existant entre la monnaie nigériane et le franc CFA. Ce rapport a connu de fortes fluctuations, représentatives des étapes de l'évolution économique du Nigeria.

Avant l'indépendance des Etats africains, il était largement favorable à la livre sterling (en usage au Nigeria), ce qui se traduisait par une très forte dépendance des marchés camerounais et tchadiens vis-à-vis du Nigeria. Cette situation s'est prolongée jusqu'à la guerre du Biafra (1967-1970) qui obligea le Nigeria à battre sa propre monnaie, le Naira, régie par la règle de la non convertibilité. A ce moment, le rapport Naira/ franc CFA s'inverse au profit de ce dernier. Le blocage économique etraîné par la crise permet alors aux pays francophones limitrophes de devenir les meilleurs pourvoyeurs du Nigeria en en marchandises de toutes sortes. C'est le début du commerce de réexportation, caractérisé par l'exportation frauduleuse vers le Nigeria des produits de luxe importés du marché international.

Le boom pétrolier des années 1973-1982 permet cependant au Naira d'être relativement bien prisé sur le marché parallèle des changes. La parité Naira-CFA durant cette période oscille entre 250 et 350 F CFA pour 1 Naira. Ce taux, élevé et stable, donne une nette impulsion aux échanges, toujours dominés par les produits de luxe, mais auxquels s'ajoutent les produits agricoles locaux. C'est durant cette époque que le Nigeria consomme les 3/4 de la production de riz de la SEMRY et achète la presque totalité du bétail vendu par le Tchad.

Mais l'année 1982 marque le début de la crise monétaire de la Fédération avec la chute des réserves en devises tirées du pétrole. Le taux de change sur le marché parallèle subit une forte dépréciation, et la parité Naira/ F CFA passe de 295 F en 1982 à 180 F en 1984. Le système de réexportation fondé sur les produits de luxe entre en crise et laisse la place à celui basé sur les céréales étrangères, notamment le riz.

La fermeture des frontières terrestres en 1984, suite au changement de signes monétaires décidé unilatéralement par les autorités de Lagos, précipite la chute du rapport Naira/ Franc CFA, qui passe de 180 F à 125 F. La dégradation s'accentuera lorsque le gouvernement nigérien s'engagera en 1986 dans une politique d'ajustement structurel et dévaluera le Naira en instituant un double marché de change.

Actuellement, la décote du Naira se poursuit et les taux du marché noir s'établissent à 25 F CFA pour 1 Naira, ce qui a pour effet de limiter au strict minimum les importations du Nigeria en provenance des pays voisins.

Les exportations tchadiennes de bétail et de peaux ont ainsi subi un ralentissement sensible depuis quelque mois, et les commerçants se réorientent vers le marché européen des peaux ou vers l'importation de produits manufacturés.

3.2 - Echanges et complémentarités régionales: le cas des exportations tchadiennes de bétail, de natron et de poisson fumé

Si les complémentarités écologiques n'expliquent pas à elles seules l'existence des flux, elles sont à la base de plusieurs grands circuits, notamment ceux du commerce traditionnel (bétail, poisson, cola). Depuis les indépendances, l'ouverture du marché nigérien et la politique économique et commerciale des autorités de Lagos ont contribué à l'intensification de certains de ces flux, notamment ceux du poisson et du bétail.

Les produits de l'élevage constituent la principale ressource d'exportation du Tchad vers ses voisins (environ 500.000 bovins et 60 000 peaux par an). Le courant d'échange avec le Nigeria (soit la totalité des exportations de peaux et les trois quarts de celles du bétail) a bénéficié à partir des années 1950 de la croissance du troupeau tchadien et de l'augmentation de la demande en produits animaux dans les villes du sud du Nigeria.

Le commerce d'exportation est soutenu par un réseau marchand très performant, impliqué de longue date dans ces circuits. Il est concentré dans les mains d'une oligarchie qui n'a été remise en question ni par la crise politique ni par le monopole d'Etat instauré avec la création de la SOTERA 6. Il s'agit d'un secteur d'activité relativement spécialisé, dans lequel les intervenants les mieux implantés sont liés au secteur de la production. Les commerçants sont ainsi pour la plupart des Arabes, tout comme les éleveurs. Beaucoup d'entre eux ont été des fils d'éleveurs, puis éleveurs eux-mêmes, avant de saisir l'opportunité de la croissance du marché nigérien et se risquer dans une activité commerciale.

6SOTERA: Société Tchadienne d'Exploitation des Ressources Animales.

Le Lac Tchad, zone de production importante et diversifiée, est le point de départ d'autres courants d'échangés. Certains sont anciens tels que l'exportation du natron 7, d'autres ont été dynamisés par l'expansion de la demande vivrière nigériane: c'est le cas des exportations de poisson fumé et de quelques produits vivriers.

7 natron: carbonate de sodium utilisé surtout pour l'alimentation animale.

La production de natron, concentrée sur les rives tchadiennes du lac (plus de 10.000 tonnes au début des années 1970), est vieille de plusieurs siècles. Elle est exclusivement exportée sur les marchés nigériens, camerounais et centrafricains 8. Le commerce de natron est l'exemple d'un courant d'échange porté par un marché stable et peu affecté dans son organisation par les interventions extérieures comme le partage du lac entre les quatre Etats souverains ou la tentative de contrôle des circuits par l'Etat tchadien au milieu des années 1960.

8 Voir:

- COUTY et DURAN: La commercialisation du natron au Tchad. ORSTOM, Paris, 1966.

- BOUQUET: Insulaires er riverains du Lac Tchad. Université de Bordeaux, 1983.

La demande nigériane a fait évoluer le secteur tchadien de la pêche vers une production de rente à grande échelle et a conduit au développement d'une industrie de transformation du poisson séché adaptée aux normes nigérianes de consommation. Malgré les bouleversements dus à la sécheresse et la disparition d'un certain nombre d'espèces, la production s'est stabilisée autour de 100 000 tonnes à la fin des années 1970 9. C'est l'intervention des commerçants Kanuri et Hausa qui a dynamisé ce secteur d'activité: apport de débouchés commerciaux, approvisionnement en produits de contrepartie du Nigeria, participation à la production, financement de l'achat de matériel et introduction de nouvelles techniques.

9 voir BOUQUET, op cit

3.3 - Echanges régionaux et projets agricoles: le cas des exportations de riz de la SEMRY (Cameroun) et de blé de la SODELAC (Tchad)

Dans les trois pays, l'accent est mis depuis le début des années 1960 sur l'aménagement de larges périmètres en culture irriguée, portant essentiellement sur le riz et le blé. L'augmentation de la demande alimentaire au Nigeria a servi la mise en oeuvre de ces politiques. De même, les moyens financiers importants engagés dans la politique nigériane (fortes subventions aux inputs, mécanisation) ont permis au Tchad et au Cameroun de se ravitailler à peu de frais en facteurs de production.

Jusqu'à ces dernières années, le marché nigérien constituait le principal débouché de la riziculture du nord Cameroun. La SEMRY, créée en 1946, a implanté à partir de 1960 des périmètres irrigués dans l'ensemble de la vallée du Logone, de Yagoua à Kousseri. La société possède actuellement trois pales d'intervention: Yagoua (SEMRY D, Maga (SEMRY Il) et Logone et Chari (SEMRY III). En 1983, la SEMRY fournissait plus de 90 % de la production rizicole nationale 10. La même année, elle écoulait la presque totalité de sa production sur les marchés des pays voisins et le Nigeria en absorbait à lui seul près des 3/4.

10 BDPA. - Organisation de la commercialisation du riz au Cameroun. - Ministère de la Coopération et de l'Industrie. Yaoundé, 1984.

A cette date, des difficultés d'écoulement de la production apparaissent à la suite de la baisse du Naira sur le marché parallèle de change (qui renchérit le prix du riz camerounais) et des restrictions de mouvements de marchandises entre les deux pays. Ces difficultés s'accentuent avec la fermeture des frontières nigérianes entre 1984 et 1985 et la concurrence du riz importé, à bas prix, du marché international. Elles se traduisent par un ralentissement sensible de la production, qui avait connu une croissance de 35% entre 1982 et 1986.

Il n'en demeure pas moins que le trafic en direction du Nigeria est resté substantiel (environ 32.000 t) durant la période 1986-1988 comme en témoigne le dépouillement des registres de ventes de la SEMRY aux commerçants privés t 11.

11 D'autres études ont montré qu'en 1985,1.150 tonnes de riz SEMRY avaient été acheminées au Nigeria par le seul poste frontalier de Fotokol. Voir FODOUOP (K.). - La contrebande entre le Cameroun et le Nigeria. - Cahiers d'Outre-Mer, 41 (161), janvier-mars 1988.

Actuellement, la SEMRY, dont les stocks sont importants, est confrontée à des problèmes commerciaux qui rendent son existence précaire. Elle n'exporte plus que de faibles quantités portant davantage sur le riz paddy utilisé comme semence dans le cadre de la mise en valeur des périmètres rizicoles nigériens.

Le cas du blé dans la région du Lac Tchad est proche de celui du riz au nord Cameroun. Au cours des années 1960, la diffusion de nouvelles variétés et l'aménagement des polders par la SODELAC (société de développement du lac) ont permis une augmentation des surfaces cultivées et des quantités produites (10 000 tonnes en 1970). Contrairement aux objectifs initiaux, l'essentiel de la production a été commercialisée au Nigeria. La SODELAC s'est en effet heurtée au commerce privé qui, des mains de la chefferie coutumière, est passé peu à peu à celles des commerçants Kaouri de Maiduguri qui proposaient un prix deux à trois fois supérieur aux prix officiels 12 et ont animé un commerce clandestin jusqu'à la cessation des activités de la SODELAC.

12 voir BOUQUET, op cit.

Dans les deux cas, les exportations à destination du Nigeria représentent en quelque sorte un détournement des objectifs initiaux des politiques visant l'approvisionnement du marché intérieur. Au Tchad, c'est la puissance des réseaux marchands qui explique la modification des circuits de commercialisation du blé et des autres vivriers de la zone du lac. Dans le cas de la SEMRY, le problème est différent car celle-ci n'a jamais écoulé sa production sur les marchés du sud du pays. Ses coûts de production ne permettaient pas de concurrencer le riz importé du marché mondial 13, alors que jusqu'au milieu des années 1980 ils étaient compatibles avec le haut niveau du pouvoir d'achat au Nigeria. De ce point de vue, la politique nationale est d'autant plus ambigüe que le financement du projet SEMRY a continué alors que les exportations étaient notoires et que des accords étaient passés avec des commerçants nigériens.

13 En 1987, le prix de revient du riz de la SEMRY est estimé à 181 F CFA/ kg en culture manuelle et à 158 F CFA/ kg en double culture. Le prix moyen du riz importé est de 80 F CFA/ kg au port de Douala (prix CAF) et de 180 F CFA/ kg sur les marchés de détail de Yaoundé. Voir: ENGOLA (Oyep J.). - L'approvisionnement en riz du Cameroun ou les limites d'une politique d'autosuffisance alimentaire. in Revue de géographie du Cameroun, vol.VIII, n° 1, 1989, pp 1-19.

Deux facteurs ont favorisé l'écoulement des productions agricoles camerounaises et tchadiennes sur le marché nigérien:

- la difficulté des autorités nigérianes à satisfaire la demande alimentaire du pays sur la base de la production nationale,

- le maintien d'un certain pouvoir d'achat du Naira vis-à-vis du Franc CFA.

Aujourd'hui, celui-ci n'est plus assuré: le Naira est fortement déprécié sur le marché parallèle des changes et le sens et l'intensité des échanges au sein du sous-espace s'en trouvent affectés.

3.4 - Echanges régionaux et disparités des politiques de maîtrise des échanges extérieurs: le cas de la réexportation de riz et de farine de blé à destination du Nigeria

Les politiques commerciales des trois Etats n'ont pas toutes le même poids dans la détermination des flux à l'intérieur du sous-espace régional. Les mesures prises par le Tchad ont peu d'importance pour les pays voisins. Dans ce domaine, ce sont surtout les relations entre les décisions du Cameroun, ouvert sur la mer, et celles du Nigeria, principal débouché de la sous-région, qui orientent les flux au sein du sous-espace.

En ce qui concerne les céréales, le Nigeria a progressivement évolué d'une politique libérale, lors du boom pétrolier, à un système très protectionniste avec l'interdiction totale d'importation de riz en octobre 1985 et de blé en janvier 1987. Ces mesures sont renforcées par la surveillance des frontières et par de lourdes sanctions à l'encontre des contrebandiers (peines de prison à vie). La volonté d'accroître la production vivrière et de tendre vers l'autosuffisance alimentaire a conduit également à interdire l'exportation des produits vivriers.

Le Cameroun applique une politique libérale, limitée depuis 1982 par un système de jumelage obligeant les importateurs à acheter 3 la SEMRY l'équivalent de 20% des quantités importées. Ce dispositif a échoué et a été remplacé en 1988 par un système de péréquation, à l'instar de la Côte d'Ivoire et du Sénégal 14. Les importations de farine de blé sont soumises à l'obtention d'une licence mais leur volume n'est pas limité.

14 Une taxe à l'importation de 20 F CFA a été fixée. Son montant représente la différence entre le prix de revient de la SEMRY (estimé à 145 F CFA) et celui du riz importé, estimé à 125 F CFA le kilo. Ce prélèvement doit contribuer au financement de projets agricoles.

Ces différences de politique entre les deux pays sont à l'origine d'un important commerce de réexportation de riz et de farine de blé importés du marché mondial par le Cameroun et réexportés frauduleusement vers le Nigeria.

Ces flux sont devenus importants avec l'engorgement du port de Lagos à partir de 1978, puis avec les mesures de restriction aux importations alimentaires prises par le Nigeria au cours du second semestre 1982 pour freiner la sortie de devises. Durant cette période, beaucoup d'importateurs nigériens se sont tournés vers les pays limitrophes pour exercer leurs activités. Les ports de Doualà, de Cotonou et de Lomé deviennent ainsi les principaux points de débarquement des céréales étrangères destinées aux populations nigérianes.

Le volume de céréales faisant l'objet de la réexportation est cependant difficile à évaluer, principalement en raison des fausses déclarations qui sont effectuées auprès des douanes camerounaises. Comme on le verra dans le tableau n°1, les différentes sources d'informations, nationales et internationales, divergent considérablement dans leurs estimations des importations de riz du Cameroun 15.

15 De plus, les données concernant le transit fournies par les douanes camerounaises sont inutilisables, car elles enregistrent des flux à destination du Tchad et de la République Centrafricaine qui sont en réalité destinés en majeure partie au Nigeria (voir BDPA, 1984, op. cit.).

Toutefois, si l'on exclut les données des douanes camerounaises (reprises par la FAO) qui apparaissent nettement sous-estimées, il est clair que les quantités de riz débarquées au port de Douala de 1978 à 1986 ont été largement supérieures aux besoins du Cameroun.

Les importations de riz de ce pays ont commencé à augmenter fortement en 1978, soit au début du boom de la demande alimentaire du Nigeria, suite à l'accroissement des revenus du pétrole. De 1977 à 1979, elles sont multipliées par 7 pour atteindre près de 220.000 tonnes.

Elles varient ensuite entre 200.000 et plus de 400.000 tonnes et diminuent à partir de 1987.

Evolution des importations de riz du Cameroun selon différentes sources (en milliers de tonnes)

Années

ONPC

Syndicats Acconiers

CNUCED

USDA

MIN.

MAX.

1982

275.1

272.1

411.3

422.2

272.1

422.2

1983

192.1

292.4

309.9

321.1

192.1

321.1

1984

170.1

166.7

283.5

317.6

166.7

317.6

1985

263.8

256.3

221.7

219.0

219.0

263.8

1986

225.0

231.6

273.0

278.9

225.0

278.9

1987

98.8

120.5

-

-

-

-

1988

133.0

-

-

-

-


Source:
. ONPC: Office National des Ports du Cameroun.
. Syndicat des acconiers: port de Douala.
. CNUCED: données issues des déclarations des pays exportateurs.
. USDA: série "raisonnée" du département américain de l'agriculture.

Dans le tableau n° 2, on a tenté d'estimer les réexportations de riz vers le Nigeria à partir des informations disponibles sur les importations (hypothèse basse et hypothèse haute), l'exportation de paddy de la SEMRY, la consommation nationale et les flux destinés au Tchad et à la République Centrafricaine.

Estimation des réexportations de riz vers le Nigeria


Importations

Production disponible


Total disponible

Consom. natio théor..

Transit Export Tchad+RCA

Réexportation vers le Nigéria


Hyp. basse

Hyp. haute

SEMRY prod paddy

SEMRY dispo

Autre prod riz

TOTAL riz

Hyp. basse

Hyp. haute



Hyp. basse

Hyp. haute


(1)

(2)

(3)

(4)

(5)

(6)

(7)

(8)

(9)

(10)

(11)

(12)

1983

192

321

75

8.3

10.3

18.6

211

340

90

20

101

230

1984

167

318

87

24.0

10.5

34.5

202

353

96

20

86

237

1985

219

264

96

26.5

10.7

37.2

256

301

103

30

123

168

1986

225

279

103

45.3

10.9

56.2

281

335

110

30

141

195

1987

100-120

-

80

35.2

11.1

46.3

146-166

-

118

25

3-23

-

Source:

(1) et (2): voir tableau précédent.

(3): Délégation provinciale de l'agriculture (Maroua) et direction de la SEMRY (Yagoua).

(4): Sur la base des hypothèses suivantes:

- 80 % de la production SEMRY est exportée jusqu'en 1983, 50 % jusqu'en 1985, 20 % ensuite,

- le rendement de la transformation du paddy est de 55%

(5): Sur la base de l'hypothèse suivante: la production SEMRY représente 80 % de la production totale en 1983 (source BDPA).

(6),(7) et (8): calculs à partir des colonnes précédentes.

(9): valeur de départ = 1983 (source BDPA), extrapolée pour les années ultérieures selon une hypothèse de croissance annuelle de 7 %

(10): En 1983, source BDPA (d'après les données portuaires). Pour les années suivantes, estimation à partir des données CNUCED portant sur les exportations à destination du Tchad.

(11) et (12) : calculs à partir des colonnes précédentes.

Riz et farine de blé sont importés par une dizaine de commerçants dont les plus importants sont originaires du nord-Cameroun. Parmi ceux-ci figurent en première place les établissements AMINOU de Maroua qui, à eux seuls, traitent environ 90 % des importations de riz et de farine de blé 16.

16 Selon les Délégations provinciales des prix, poids et mesures de Douala et de Garoua.

Les études ont bien montré que 80 % du riz réexporté vers le Nigeria est d'abord acheminé vers le nord du Cameroun (secteur Garoua-Fotokol) avant de traverser les postes frontaliers de Garoua-Yola, Mora-Banki-Bama et secondairement celui de Fotokol-Gamboru 17.

17 BDPA, 1984, op.cit.

Ces produits de réexportation sont échangés contre d'autres denrées vivrières et surtout contre les produits manufacturés sortis des usines nigérianes. On estime à 187 le nombre de produits manufacturés que le Nigeria fournit contre l'importation des produits agricoles venant du Cameroun 18. En revanche, peu de produits agricoles viennent du Nigeria mis à part les oignons rouges, les oranges, la canne à sucre et surtout les tubercules d'igname. Ces trafics font vivre une population nombreuse estimée à près de 30.000 personnes.

18 FODOUP (K.): op.cit.

Les flux de riz provenant de la SEMRY et ceux de réexportation ne doivent pas occulter les échanges portant sur d'autres produits vivriers, qui ont un caractère beaucoup plus stable. Le nord Cameroun, dont la production vivrière a été stimulée par une politique d'auto-suffisance alimentaire, est un des pôles de production vivrière de rente à destination des marchés du Tchad et du nord Nigeria. Le second pôle vivrier de la sous-région est le pourtour du lac Tchad, qui fournit mais, sorgho et légumineuses à la ville nigériane de Maiduguri.

Conclusion

Dans le sous-espace Tchad, nord-Cameroun et nord-Nigeria, les échanges parallèles fonctionnent en quelque sorte comme un facteur de régulation des dysfonctionnements entraînés par des crises internes, des mesures de politique nationale inappropriées ou encore par la disparité des politiques des trois Etats. Ainsi les populations tchadiennes ont-elles traversé les crises politiques de ces dernières années avant tout grâce aux échanges informels avec les pays voisins.

Le Nigeria est sans conteste le principal animateur des échanges dans cette zone. Les fortes répercussions sur le commerce régional de la crise économique qu'il traverse actuellement en sont la meilleure illustration. La politique d'ajustement structurel nigériane s'est traduite par une importante dévaluation du Naira, des restrictions sur les importations et une forte contraction de la demande. Les effets de cette politique sur les échanges sont contradictoires:

- D'une part, le niveau global des échanges transfrontaliers a baissé en réponse à la réduction du pouvoir d'achat des populations nigérianes.

- D'autre part, l'exportation de produits vivriers nigérians vers les pays voisins a été stimulée par la chute du taux de change parallèle du Naira. Celle-ci rend les produits du Nigeria très compétitifs sur les marchés limitrophes de la zone franc. Le manque de devises qui affecte le système bancaire nigérien suite à la baisse des recettes d'exportation du pétrole stimule également ces flux qui servent de contrepartie à un approvisionnement en Francs CFA.

Quels sont les perspectives des échanges régionaux dans ce sous-espace? Elles dépendent actuellement de l'évolution du taux de change entre le Naira et le Franc CFA et de l'avenir de la politique nigériane de maîtrise des échanges extérieurs.

Le Nigeria, qui a importé jusqu'ici des quantités importantes de bétail et de produits agricoles de ses voisins, apparaît moins dépendant des échanges frontaliers que ceux-ci. Il dispose d'un vaste marché intérieur et la région de Maïduguri est autant intégrée économiquement à celle de Kano et de Sokoto qu'aux espaces tchadiens et nord camerounais. Il n'en demeure pas moins que les pressions à l'importation resteront fortes tant que la nouvelle politique agricole n'aura pas abouti à un accroissement substantiel de la production. Sous l'effet de l'augmentation des prix du riz et du blé, il semble cependant que de nombreux consommateurs aient reporté une partie de leurs achats sur les tubercules.

Comme nous l'avons vu, la dépréciation du Naira rend les produits nigériens compétitifs sur les marchés voisins. Ainsi, malgré l'interdiction des exportations agricoles, on observe depuis peu des flux de tubercules qui prennent la direction du sud Cameroun.

Mais l'impact de la compétitivité retrouvée du Nigeria se fait surtout sentir au niveau des produits manufacturés. Ceux-ci sont si abondants sur les marchés frontaliers que l'on peut se demander comment les pays voisins pourront soutenir cette concurrence.

Cette situation est surtout préjudiciable à l'économie camerounaise dont la structure agricole et industrielle est semblable à celle du Nigeria. Quelles sont les contreparties que le Cameroun pourra offrir aux importations du Nigeria, en dehors de sa monnaie forte? Il s'est longtemps refusé à protéger son agriculture pour favoriser le commerce de réexportation, mais aujourd'hui, tout comme le Bénin, il est confronté aux effets de la diminution de cette rente de situation.

Le Tchad, de par sa situation géographique et la nature de ses ressources, est en quelque sorte condamné à compter sur les échanges avec ses voisins. Les perspectives d'exportation sont cependant incertaines en raison de la forte dépréciation du Naira qui hypothèque les flux de bétail. On peut faire l'hypothèse qu'un ralentissement des exportations n'affecterait que peu l'économie tchadienne car l'Etat ne parvient guère à prélever des taxes sur ces circuits et les commerçants ne réinvestissent guère les bénéfices de cette activité dans l'économie tchadienne. Les consommateurs, dont la moyenne des revenus est faible, sont par contre les bénéficiaires nets de l'approvisionnement en produits à bas prix du Nigeria.

L'avenir du commerce régional ne se pose donc pas en termes de réduction des volumes échangés -les commerçants s'adaptent en général à de telles évolutions- mais en termes de redéfinition des avantages et inconvénients des échanges pour les agents économiques et les Etats, en fonction de l'évolution de l'économie nigériane.